… mais l’ANPE aimerait bien en faire un sprint!

En un peu plus de trois ans de chômage, je n’ai réussi qu’à décrocher un seul entretien, dans les 6 premiers mois, quelque chose qui avait l’air intéressant sur le papier, mais qui s’est avéré calamiteux, en plus de se situer dans une ville qui ne fait pas envie et qui équivaut à Pétaouchnok, vu de mon bled.
En fait, j’en ai eu un autre, calamiteux, aussi, en juin 2005 : un gars qui comptait m’embaucher en CDD pour le SMIC juste pour les 3 mois d’été : Là, on a plein de projets dans les tuyaux, faudra pas compter ses heures ou chipoter pour les pauses déjeuner. L’été, on bosse à fond, on récupère à l’automne!. Sauf que l’automne venu, je me serais retrouvée en fin de contrat et je doute fort que le stakanoviste de service m’aurait signé un autre contrat, uniquement pour que je me prélasse à ses frais en vacances, à récupérer mes innombrables heures sup’ non payées! J’ai donc saboté l’entretien et me suis dépêchée de créer ma boîte avant de me retrouver forcée de signer avec un margoulin de cette espèce!
C’est aussi ce gars qui m’avait sorti pendant les 3 heures qu’avaient durés l’entretien plus les tests : Passé 3 mois de chômage, un salarié ne vaut plus un clou, sur l’air de regarde comme je suis bon à m’intéresser à toi, glandeuse de longue durée, à te proposer un boulot sous-qualifié, sous-payé où je compte bien t’exploiter jusqu’au trognon en m’essuyant les pompes chaque matin sur le droit du travail!

Ensuite, j’ai eu ce que l’on appelle des opportunités. Pleins. Des trucs flous, des propositions de se rappeler, des envies de bosser avec moi, mais peut-être pas de me payer… Et des processus de recrutement qui n’en finissent jamais, qui se dissolvent lentement dans une impasse de l’éternité. On vous rappellera… À croire que l’ouverture à la concurrence des télécommunications a rendu ce service encore plus alléatoire qu’avant, ou que les coordonnées des candidats sont solubles dans les mois qui succèdent aux semaines.

Relativité temporelle

Le temps est l’ennemi du chômeur, comme il est celui du maroilles oublié sur une plage arrière de Twingo, au soleil, un dimanche d’août.

D’un côté, il y a la réalité du marché, qui fait que pour chaque boulot où l’on postule, il y a 100 péquins qui sont prêts à tuer père et mère pour l’aumône de quelques euros de plus. Mathématiquement, on se retrouve avec 99% de chance de se faire jeter et de devoir recommencer. Et les stats jouent toujours contre le chômeur : plus il postule, plus il augmente ses chances de décrocher un entretien, et plus il va en entretien, plus il se rapproche de l’embauche. Mais plus il postule, et plus le temps passe. Et plus le temps passe, moins il est employable. Le boulot devient comme ces montagnes qui s’éloignent au fur et à mesure que l’on marche vers elles.

Trouver du travail est essentiellement une question de temps. Or, paradoxalement, le temps, c’est ce qui manque le plus à un chômeur. Car en face, l’ANPE joue aussi la montre : plus les chômeurs dégagent vite des listes, plus les chiffres du chômage baissent. Donc, entre le quick job et l’emploi de qualité, l’arbitrage est vite fait!
Et maintenant que chaque chômeur doit rendre des comptes chaque mois, on imagine bien la difficulté qu’il y a à gérer des processus de recrutement qui peuvent s’étaler sur des mois, voire plus… Sans compter le décompte sadique des temps d’indemnisation qui s’amenuisent d’autant plus vite que le temps de latence entre deux boulots s’allonge.

Soumis à une pression constante, le chômeur est systématiquement aux pièces, alors que les arpions confortablement calés dans une douillette entreprise, avec un salaire régulier et des perspectives d’avenir, le recruteur, lui, choisit de bien prendre son temps pour ne pas se planter!

C’est ainsi qu’au printemps 2005, un pote me parle d’un poste qui pourrait se libérer dans sa boîte à l’automne et qui m’irait comme un gant. Je suis alors dans une période plutôt descendante, car mes efforts divers et variés ne m’ont conduite nulle part, que les ASSEDIC font n’importe quoi et que je commence à comprendre, lentement, mais sûrement, que les joies et turpitudes du salariat sont d’ors et déjà derrière moi. A l’époque, j’ai eu pleins de contacts intéressants qui n’ont débouché sur rien, je remue ciel et terre pour qu’il en sorte quelque chose et je me fait l’effet qu’un Don Quichotte pathétique et dérisoire. Bref, je suis contente que JC sorte de 2 ans de silence parce qu’il a pensé à moi pour un boulot, mais quand on approche du mur de la fin des indemnités chômage, un truc vague pour dans 5 ou 6 mois n’a rigoureusement aucune signification.

Alors que l’été est bien entamé et que je jongle entre le dossier de création de ma boîte et les problèmes de ma grand-mère, JC ressort du bois et m’annonce que le pré-recrutement est en cours et que je peux envoyer un CV à la DRH. Puis le temps reprend sa danse infernale, je mène d’autres combats, j’apprends la survie en milieu hostile…

Chi va pianu va sanu e chi va sanu va luntanu.[1]!

Finalement, en mai 2006, je reçois la lettre la plus étrange et la plus amusante que je n’ai jamais reçue. La boîte de JC m’informe que le recrutement est toujours en cours, que ma candidature est toujours dans la course et que je serai forcément contactée pour un entretien d’embauche. Cela fait donc déjà un an que le recrutement court plus ou moins, que l’affaire suit son cours. Je suis intimement convaincue que vu de l’intérieur, ce processus est bien maîtrisé. Mais entre temps, j’ai du changer au moins 3 fois de vie, j’ai dû me battre contre l’adversité, les administrations qui sont sensées nous aider et qui se découvrent chaque jour de plus grandes aptitudes à nous couler, les factures qui tombent et l’argent qui ne rentre pas, et le temps qui file, file.
Le bon côté des choses, c’est que cela me permet d’avoir régulièrement des nouvelles de JC, qui est au moins aussi inconstant que moi quand il s’agit de garder le contact avec les amis[2].

Et finalement, le choc : la convocation à un entretien d’embauche est tombée. Un peu comme un cheveu sur la soupe, il faut bien le dire. Je reçois le 3 août la lettre que je n’attendais plus pour un rendez-vous le 9 au matin. Pile-poil pendant les 3 jours de vacances que nous avions décidé de nous offrir comme les gros bourgeois inconséquents que nous sommes. On a donc réduit à 2 jours…

Hier matin, me voilà finalement au bout de plus d’un an de recrutement. Face à moi, le directeur informatique, la responsable du service Internet, la DRH et le techos que je pourrais, éventuellement, être amenée à remplacer. Je suis totalement détendue. Il faut dire que je n’attendais pas après ce job pour bouffer… heureusement pour moi! L’entretien est facilitant, les questions n’ont trait qu’au poste et à mes compétences. Je ne me retrouve pas à justifier des mes années d‘inactivité, ou à jurer sur la bible que je ne compte pas me reproduire sur le champ, ni à jongler avec des tas de questions cons qui n’ont pas grand chose à voir avec le boulot. Ce qui fait que je trouve tout cela très surréaliste : Vous savez, nous ne sommes pas là pour vous piéger!. C’est le genre de chose que l’on aimerait entendre plus souvent.
Les questions techniques me laissent penser que tout ce que je risque, c’est d’être payée très correctement pour faire dans la boîte ce que je faisais pour moi bénévolement, jusqu’à présent. Et en bossant avec mon pote JC!

  • Pouvez-vous nous dire ce qui vous a motivé à postuler chez nous?

Arf, la question qui tue : en presque 18 mois, j’ai un peu oublié et j’ai eu le temps de changer 548 fois d’avis… Jusqu’alors, je pense que ma décontraction et ma franchise ont joué en ma faveur.

  • Le salaire, bien sûr. Le fait de retrouver une certaine forme de normalité, de pouvoir compter sur une certaine somme d’argent tous les mois!

Là, je sens qu’ils floutent dans leur tête. Le plus jeune a déjà 4 ans de boîte derrière lui. Les autres, ça se compte en carrière. Ils n’ont pas la moindre idée de ce que peut signifier de vivre chaque jour comme un oiseau sur la branche.

  • L’équipe, aussi! Je connais certaines des personnes avec qui je serais amenée à travailler et je suis contente de retrouver l’ambiance d’équipe… Je suis SOHO et il vrai que parfois on peut se sentir un peu seul
  • Mais quelle est la place de la boîte dans vos priorités?
  • J’y venais, justement, en troisième position, parce la boîte fait partie des lieux où il est intéressant de travailler, pour apprendre, rencontrer d’autres acteurs économiques, se faire un réseau relationnel de qualité[3]
  • …mais il est certain que je suis très motivée par l’argent

Là, je me dis qu’au moins, le message est bien passé, et que s’ils escomptaient un recrutement au rabais, ils pourront toujours opter pour un profil de grouillot plus flexible et moins conscient de sa valeur. Finalement, ce n’est pas plus mal comme cela.
Je me dis aussi qu’être prêt à se vendre pour trois rognures d’ongle, ça n’inspire pas le respect, c’est un plan à grouillotter 2 ans sans aucune autre perspective que de servir de serpillère au reste du staff. Et qu’il n’y a rien de pire que de se retrouver en position de quémandeur.
Là, je me suis positionnée en offreuse de services et compétences. J’estime que la négociation est plus équilibrée ainsi. J’ai peut-être eu tord, je le saurai la semaine prochaine, c’est promis-juré!

En attendant, j’ai pu mesurer, lors de cet entretien, tout le chemin que j’ai parcouru en plus de 3 ans de chômage et de petites misères diverses et variées. Parce que j’ai choisi la lutte et le militantisme[4], parce que je ne me suis pas laissée laminée par le discours dominant et la course à l’échalotte des organismes dédiés à la gestion du chômage, je sens à quel point j’ai mûri.
En fait, le chômage m’a changée, mais il ne m’a pas détruite. Me voilà bien plus redoutable, bien mieux armée et nettement plus équilibrée que lors de mes précédents jobs. Le manque d’argent m’a enseigné le sens des priorités, des choses réellement essentielles, m’a appris à faire le tri en toute chose. La nécessité a pris le pas sur le désir ou la frustration. Je me sens mieux, finalement…

Ce qui ne te tue pas te rend plus fort.

Notes

[1] Celui qui va lentement va sûrement, et celui qui va sûrement va loin. Ou comment ne pas confondre vitesse et précipitation

[2] Encore que les miens ont toujours la possibilité de se tenir au courant en venant ici!

[3] Comme mon contrat ne serait que de 2 ans, il est normal que je me projette dans l’avenir, c’est à dire dans l’usage d’un carnet d’adresses bien rempli!

[4] à ma misérable échelle, il faut bien le dire, de militante du clavier!