Si tu ne vas pas au tourisme, alors le tourisme viendra à toi!

Je fait partie de ces millions de Français qui ne partent jamais en vacances pour des raisons essentiellement économiques. Quand la survie du foyer dépend d’une gestion draconienne des ressources, quand on a juste de quoi vivre en étant raisonnables en tout, il est évident que se taper une transhumance estivale à 75€ le plein de carburant, tout cela pour aller s’entasser dans des lieux de villégiature où le moindre studio pourri est loué la semaine le montant de mon loyer mensuel, les vacances ne sont plus qu’un mythe pathétique de la société de consommation.

De toute manière, j’ai toujours trouvé absurdes les sacrifices démentiels que consentent certaines familles modestes tout au long de l’année, juste pour se payer 8 ou 15 jours de vacances au rabais dans un camping pourri. Bouffer des patates et des pâtes 11 mois par an, rogner sur tout, tout cela pour se faire chier au camping de Triffouillis-les-Oies, après 10 ou 12 heures de route éprouvantes dans les fameux bouchons-du-chassé-croisé-des-ploucs-enragés -de-bitume-fondu-et-de-sandwiches-sable-et-monoï… ça me dépasse. Autant chercher à avoir des conditions de vie modestes mais décentes et supportables 12 mois par an et s’éviter les multiples arnaques des sacro-saintes vacances.
Surtout que si vous avez un budget serré, ça revient quand même à se ruiner tout en évitant de faire quoi que ce soit d’amusant qui pourrait couler le fragile budget familial. La moindre gargotte balnéaire est au tarif du petit resto gastro près de chez vous, la qualité et le service en moins! Même la montagne se beaufise au coeur de l’été. Autant rester chez soi et conserver son précieux budget ADSL…

Ta valoche dans ta gueule

BelcastelMa dernière sinécure date d’août 2000. Nous bossions tous les deux et n’avions strictement jamais de congés en même temps. Puis, un peu au dernier moment, on se retrouve sur le carreau pour la semaine du 15 août. Sympa pour l’organisation!
Comme nous gagnions tout de même suffisamment notre vie, nous décidons de nous offrir une semaine de vraies vacances tous les deux. Nous ne savions pas que ce serait la seule fois en 14 ans de vie commune…
Nous avons ouvert un guide des logis de France, une carte routière, monté un itinéraire, pris nos réservations en évitant les coins les plus touristiques. Nous commencions notre périple dans l’Aveyron, dans une auberge paumée au milieu de nulle part, à Compolibat. Coin magnifique, accueil superbe. Les tracteurs se garaient devant le bar de l’hôtel et les paysans s’envoyaient un galopin avant d’aller aux champs. Le soir, la patronne, une sorté de Maïté bis, nous a servi un alligot compact et roboratif qu’elle avait touillé de ses bras puissants dont l’avant-bras était encore plus charnu que ma cuisse. Ça sentait bon la bouse, et de la piscine de l’établissement, nous avions vue sur le poulailler du voisin. Autour, des ballades sympas : Belcastel, Peyrusse-le-Roc et sa chapelle perdue dans un sous-bois raffraîchissant.Peyrusse le Roc

Étape suivante : Anduze. Nettement plus touristique, plus de monde, moins de sourire. Nous sommes encore loin de la côte, mais on sent déjà un peu l’usine à touristes. Les prix grimpent, les files d’attente commencent, le service est nettement plus… standard. L’hôtel est tout de même très bien, la nourriture de bonne qualité. On adore la bambouseraie et le Gard est une région magnifique.bambouseraie

Pour notre dernière étape, pas vraiment le choix : on va voir mon pater qui vit à Palavas-les-Flots. Là, c’est turista de masse. On arrive à l’hôtel un peu avant midi. Nous n’avons rien trouvé de mieux que Saint-Jean-de-Védas, ce qui est assez loin de Palavas. Là, le réceptionniste nous fait franchement la gueule. Quand on demande à déposer nos bagages, il nous envoie carrément chier. La piscine est en travaux. D’ailleurs tout est en travaux, en pleine saison.
On repart avec tout notre bordel soigneusement dissimulé dans le coffre, parce que garder ses bagages en pleine saison, ce n’est pas un trip magnifique. On se gare davant La Poste de Palavas pour aller manger un morceau avec mon père avant de retourner déposer le bardas à l’hôtel borgne. Le resto est bondé, le service à la volée, la qualité discutable. Moins d’une heure plus tard, on revient à la bagnole : elle est ouverte. Le coffre a été soigneusement fouillé. Mon sac à dos s’est fait la malle, avec mon PDA, mes papiers, un peu de fric. Ben oui, faut pas laisser ses affaires dans une bagnole en été, même si elles ne sont pas visibles. Oui, mais à l’hôtel, ils ont refusé nos bagages et je savais le resto bondé, avec le même risque de fauche.

On va porter plainte. Surtout pour l’assurance. Le PDA n’était pas à moi, mais à ma boite. Dans laquelle j’étais depuis 4 mois. Le flic qui nous reçoit est blasé : ce parking se fait régulièrement nettoyer, c’est comme ça… cons de touristes[1]. Prend la plainte mollement. J’appelle mon assurance pour le remboursement. Bien plus tard, j’apprendrai qu’en plus de mon remboursement, mon boss s’est aussi fait remboursé par l’assurance de la boite… bonne affaire pour lui…
Palavas pue la malaïgue. Tout est cher et tout le monde fait la gueule. Je me dis que mon père fait un peu chier à vivre dans un coin comme ça.

Le retour à l’hôtel est déprimant : la chambre est moche et le ménage plus qu’approximatif. C’est pourtant l’hôtel le plus cher du périple. Le matin, on se fait réveiller par les ouvriers. Putains de vacances!
Au final, nous serons contents de rentrer chez nous!Albert Dubout

L’envers du décor

Maintenant que nous ne partons plus, ce sont les touristes qui viennent à nous, région touristique oblige. Et on a envie de les voir comme la peste et le choléra réunis. En fait, on sait toujours quand ils commencent à arriver en masse : il y a des papiers gras sur les bas-côtés, en pleine nature. Parce qu’il y a une constante, quelque soit la région ou l’époque : le touriste est un gros porc!

Il débarque en trombe, après sa journée de route marathonienne, et lui qui s’est serré la ceinture toute l’année, il en veut pour son argent. Hier, la tenancière d’un gite rural me racontait :

Là, j’ai les Belges qui sont partis ce matin. Ils ont tout laissé dégueulasse, même pas un coup de balai. Pour leur arrivée, nous avions mis un assortissement de boissons au frigo, en pensant qu’après une journée de voiture, ils auraient soif et qu’ils seraient contents de trouver de quoi boire en arrivant. Ben, en repartant, ils ont laissé le frigo vide. C’était pourtant évident que ce serait bien de remettre des boissons pour les suivants. Je me demande si je vais en remettre…
En plus, il sont partis comme ça, sans même passer nous dire un petit mot. Ils ont juste laissé les clés sur la table. On est un peu déçus par leur attitude. Les vacances à la ferme, ce n’est quand même pas le Formule 1!

L’autre jour, il y avait des touristes au supermarché. Faciles à reconnaître. Ils laissaient leurs gosses mettre le foutoir dans le magasin. Les nains jouaient au foot dans les rayons, tapant dans les vieilles. J’ai l’absolue certitude que jamais ils n’auraient l’autorisation de faire ce genre de truc dans l’hyper près de chez eux. Mais là, ils s’en foutent, ils sont en vacances, ils sont chez les autochtones. Nous n’avons d’existence légitime qu’en tant que support de loisir. Loin du contrôle social de leurs pairs, ils se permettent d’être… ce qu’ils sont réellement.

L’été, tout est permis. L’autre jour, mon voisin taillait sa haie. Passe une bagnole en trombe derrière lui, sur la route, et un truc lui frôle le visage. Il regarde : une serviette hygiénique usagée toute fraîche dont la passagère venait de se délester à la volée. Classe, non?

On s’en fout, on n’est pas chez nous!

Cela pourrait résumer pas mal de l’esprit vacances. En tout cas, je l’ai souvent entendu en zone touristique, quand les gens se lâchent. Après 11 mois à courber l’échine, bouffer des couleuvres et traverser dans les clous, ils pensent que pendant les vacances, tout est permis : Ben oui, moi, j’ai payé, moi! Les vacances deviennent alors le lieu des réglements de compte sociaux : Je sers les autres toute l’année, à mon tour d’être servi, en reproduisant tous les comportements les plus haïssables qu’ils ont eu à supporter tout au long de l’année.
Mais je pense que la goujaterie n’est rendue possible que par l’éloignement de son lieu de vie. Dans un endroit où l’on ne connaît personne et où personne ne nous connaît. Ce qui assure précisément de l’impunité sociale : on peut se comporter en gros blaireau, puisque finalement, les gens qui comptent, la famille, les amis, les collègues, n’en sauront rien.
Et c’est ainsi que les touristes sont généralement mal vus dans leur lieu de villégiature et qu’ils ne sont pas reçus très aimablement : manière on s’en fout s’ils ne reviennent pas ces blaireaux, l’année prochaine!
Il y en aura toujours d’autres qui viendront… comme un nuage de sauterelles…

Notes

[1] Il ne le dit pas, mais ces yeux parlent pour lui…