Il y a trois ou quatre ans, ma belle-mère avait loué une petite maison au bled-en-chef.

C’était une petite maison en L, accrochée à flan de coteau, totalement enclavée dans des jardins. On y accédait par un étroit chemin bordé de deux terrasses fleuries et qui débouchait sur une ruelle en pente. L’une des terrasses était cachée derrière un haut mur, mais l’autre permettait d’apercevoir les voisins quand ils prenaient l’apéro avec des amis ou s’allongeaient pour bronzer. C’était des gens discrets, qui répondaient toujours à nos saluts. Souvent, pendant la belle saison, on les voyait dehors, en tongs de plage et maillot de bain, à débrousailler leur carré de terrain ou à lancer un barbecue. Nous faisions strictement la même chose une fois franchie la petite porte de notre propre terrasse.
Ma belle-mère ne resta dans cette maison qu’une saison, puis déménagea là où elle habite encore.

Un ou deux mois après le déménagement, nous apprenions que la maison des voisins était en fait une cache de l’ETA.

Il faut bien savoir que cela fait un bail que le Béarn et la Gascogne sont des bases arrières de l’ETA. Les vilains terroristes ne passent pas leur vie un couteau entre les dents : il leur arrive de s’en servir pour préparer des brochettes.
Quand un terroriste habite dans votre quartier, rien ne le distingue des autres habitants. Il ne vit pas derrière des volets clos, il ne sort pas que la nuit, il ne passe pas son temps à organiser des réunions secrètes dans le but de fomenter un mauvais coup.

Dans sa vie civile, le terroriste fait les courses au même hyper que vous, il peut être un voisin charmant, un citoyen exemplaire qui aide les vieilles dames à traverser la rue. Il peut même vous inviter à boire l’apéro ou vous donner un coup de main pour tailler votre haie. Bref, c’est quelqu’un de terriblement banal, comme nous tous.

Aussi, quand on pense qu’un ennemi public vivait dans la casbah à côté de chez nous, on ne peut que se réjouir de n’être pas Libanais. Parce que si l’on suit la logique de Tsahal, l’armée espagnole aurait été tout à fait habilitée à bombarder notre quartier pour gagner sa guerre contre le terrorisme, pour assurer sa sécurité… au dépens de la nôtre. Faut dire que cela aurait bien fait pour notre gueule : il faut savoir choisir un peu mieux ses voisins que cela.

Je nous vois bien lors d’une de ces journées de printemps que nous avions passées devant cette petite maison en L, en train de parler du dernier film que nous avions vu, pendant que monsieur Monolecte attise les braises du barbecue. Je vois bien le prunus en fleur, à l’ombre duquel nous avons dressé la table de jardin. Je peux presque sentir la douceur de l’air sur mes bras, pendant que je prend l’une de mes sempiternelles photos de fleurs.
Puis, un petit feulement aigu qui s’amplifie et déchire l’air printanier. Et les déflagrations monstrueuses, les noces immondes du métal qui déchire la chair, le nuage de poussières et de gravats, le parfum acre de la pierre pulvérisée et des corps calcinés. Et l‘autosatisfecit du gouvernement espagnol qui se réjouit sur nos dépouilles d’avoir remporté une manche contre le terrorisme, la dictature de la peur et de la violence. Et qui sait, nous aurions peut-être le droit au qualificatif de victimes civiles collatérales

Bref, cela semble totalement surréaliste, mais c’est pourtant strictement ce qui serait arrivé si nous avions vécu au Liban plutôt qu’en Gascogne…