Début mai, je sors de chez moi, quand j’aperçois dans la ruelle du courrier éparpillé…

Mon premier réflexe est de me dire : champions, La Poste : ils ne prennent même plus le temps d’aller jusqu’aux boîtes aux lettres!.

Il faut dire qu’il y a de quoi être exaspérée. Depuis quelques temps, la distribution du courrier a de sévères ratés. Il y a eu un temps pas si lointain où le courrier nous arrivait vers 10h00 du matin et où l’on pouvait poster nos lettres jusqu’à 16h30, à condition, tout de même, d’être doté d’un sens inné de la patience si cela devait avoir lieu au guichet. Mais voilà, La Poste se modernise. Depuis le premier janvier dernier, elle s’est séparé de ses activités bancaires (La Banque Postale). Et la levée des envois se fait maintenant à 15h20, pour plus d’efficacité, disent-ils. Sauf que dans le même temps, le passage du facteur s’est fait de plus en plus tardif : il passe rarement avant 15h00. Super court si on veut répondre à un courrier important dans l’élan.

Passée la haie, je vois que le tas de courrier s’écoule… de la sacoche de mobylette de mon facteur. Lequel est une factrice. D’ailleurs, depuis quelques temps, je ne sais plus qui est mon facteur : ça change tout le temps. Des fois je me dis qu’on doit être une destination maudite et qu’ils demandent tous à changer de tournée.
Le courrier arrive non seulement de plus en plus tard dans la journée, mais aussi de plus en plus lentement dans la semaine. On ne voit jamais quand les choses basculent. Mais à moment donné, les courriers ne sont plus arrivés à J+2 maxi, mais au moins. Par exemple, les courriers bled-bled. Avant c’était forcément J+1. on poste le lundi. Le soir, ils trient. Ils voient que c’est pour le bled, ils réaffectent à une tournée, directement, et c’est dans la boîte le mardi matin. Maintenant, il vaut mieux aller les porter à pied, ça va plus vite.

La mobylette de La Poste, au mugissement reconnaissable entre tous et dont le couinement de freins annonce toujours l’arrivée de l‘ami Ricoré, la mob, donc, gît comme un animal blessé, à l’entrée de l’impasse, à une encablure de la route. Et juste à côté d’elle, la factrice, aplatie comme une crêpe. Pour donner une idée, elle doit peser 48 kilo, avec les plumes et le goudron. Sa machine, avec chargement, probablement le double.

Je l’aide à se relever et pendant qu’elle tente de d’en faire autant avec sa monture, je ramasse le courrier qui a giclé à plus de 10 mètres.

  • Qu’est-ce qu’il s’est passé? Ça va bien, là? Rien de cassé?
  • Non, je ne crois pas, mais j’ai un peu mal à la cheville.
  • Vous avez dérapé?
  • Non, pas à la vitesse où je roule. Mais quand j’ai tourné pour prendre votre descente, le poids des sacoches m’a déséquilibrée et je n’ai pas pu retenir le guidon.

J’ai une partie du tas de courrier de la sacoche avant : c’est vrai qu’il y en a plein. Et je n’ai pas tout.

  • Comment se fait-il que ce soit si lourd?
  • Ce n’est pas compliqué. Depuis quelques temps, nos tournées sont de plus en plus longues. Quand un collègue est malade ou en vacances, il n’est plus remplacé : on se répartit sa tournée à deux. Ce qui fait que nous avons des tournées de plus en plus longues avec de plus en plus de poids. Et là, c’est vraiment très lourd.
  • Oui, je commence à mieux comprendre pourquoi les facteurs arrivent de plus en plus tard. Et les courriers mettent de plus en plus de temps. Avant, un courrier bled-bled, on l’avait le lendemain.
  • Ho, ça, c’est encore autre chose. Dans un soucis de rentabilité, il n’y a plus de tri sur place. On envoie tout à la préfecture, direct.

Super logique que voilà. Comme cela coûte des sous de payer des gens pour trier le courrier sur place, on balance tout dans des ballots qui partent une heure plus tôt dans le seul centre de tri du département, lequel se tape maintenant tout le courrier intra-communal qui était auparavant trié sur place, en plus de tout le reste. Et mon petit doigt me dit qu’il n’ont pas du changer les effectifs.
Du coup, un courrier bled-bled, qui venait à pied à La Poste et qui en repartait le lendemain matin en mobylette, ce courrier a l’extrême chance d’aller s’entasser avec ses copains dans un camion postal bien chargé, dans lequel il va parcourir 70 kilomètres, avant d’être trié dans LE centre de tri, avant de reprendre un camion postal bien chargé, de se refaire 70 km dans l’autre sens, avant de se faire retrier pour les tournées en mobylette.

Quel sens de l’efficacité et de l’économie!

140 km de route et au moins 2 jours, pour un pli qui n’avait que 2 ou 3 kilomètres à faire pour arriver à J+1 à bon port! Il faut être un énarque pour penser à ça! Tout ce courrier qui fait une ballade partout en France pour rien, et qui consomme du carburant-polluant pour rien! Le prochain qui me parle de développement durable à La Poste, je lui claque le beignet. Ce n’est pas possible d’être aussi con!

  • De toute manière, ils ne remplacent même plus les départs à la retraite. Donc, pour ceux qui restent, les tournées sont de plus en plus longues. Et les mobylettes de plus en plus lourdes. Et là, ça va encore, mais dans les jours qui viennent, on va devoir distribuer les déclarations de revenus. Cela va encore augmenter le poids des tournées.
  • C’est hallucinant! Et nous, qui ne savons rien, on râle contre vous, avec le courrier qui arrive de plus en plus tard.
  • Et oui! Et nous aussi, on finit de bosser de plus en plus tard et nos journées s’allongent sans que les salaires suivent! J’en ai un peu marre…
  • Pensez à déclarer votre chute en accident de travail. Si vous avez des douleurs plus tard, il faut que cela soit reconnu. Si vous avez besoin, je peux témoigner.
  • Merci
  • De rien. Bon courage à vous!

Et la voilà qui repart dans ce vrombissement de mobylette si caractéristique.
Je me rend compte alors que depuis 6 ans que nous sommes ici, la seule chose qui est restée constante, c’est cette mobylette, son moteur asthmatique et ses freins couinants. Dessus, les facteurs ont changé avec une belle régularité. Certains ne sont restés qu’une semaine, d’autres quelques mois, rarement plus.
Quand j’étais gosse, ma grand-mère a eu le même facteur pendant 20 ans. C’était presque un ami de la famille. Nous pouvions suivre sa vie, son mariage, ses gosses. Il nous connaissait aussi.
Fini la proximité, la connivence et le lien social. Les gens sont devenus des pions. Tous interchangeables! Tous anonymes, sans vie, réduits à une fonction. Un jour tu es là. Le suivant, tu es ailleurs. Je pense aux petites vieilles pour qui le facteur était parfois le dernier lien avec le monde extérieur. Un plan canicule à eux tous seuls…

Mais on n’arrête pas le progrès!