Récit d’une nuit d’été.

Il est à peu près 1h20 du matin quand le dérapage commence. A peu près. Parce que j’ai du éteindre la lampe de chevet un peu après une heure et que j’étais sur le point de sombrer dans le sommeil. Cela commence juste avec le crissement aigu des pneus sur la route en surplomb, mais c’est assez courant. Nous vivons en face de la zone la plus centrifuge d’un virage serré à l’entrée du bled. La nationale n’a pas été entretenue depuis des années et les nids de poules se sont transformés en baignoires à vaches bloqueuses de roues. L’un des trous de la chaussée s’est affaissé vers l’extérieur, juste dans l’axe de notre maison et accentue encore plus le côté eject de cette portion de route. D’ailleurs, depuis le 1er janvier dernier, ce n’est plus une nationale, c’est une départementale, mais le traffic de TIR ne s’est pas tari pour autant. De jour comme de nuit, ce trou émet son blamblam continuel qui rythme le passage des véhicules qui descendent vers le centre-bled.

Il n’est pas rare qu’une mauvaise évaluation de la trajectoire et/ou de la vitesse fasse gémir des pneumatiques. Tout est dans la durée. Passé la seconde, ça devient inquiétant. Au bout de deux, c’est le tas assuré. Bien sûr, la vitesse est limité à 50km/h, mais s’il n’y avait que bons conducteurs respectueux du code de la route, ça se saurait.

Premier choc sourd

Sortie de route, la voiture vient de se ramasser le trottoir en plein dans la direction. La question est maintenant de savoir où elle va s’arrêter : sur la borne kilométrique en béton sur laquelle on ne peut plus rien lire? Dans notre muret, toujours pas réparé depuis la dernière fois? Dans nos arbres que nous refusons de rogner malgré les injonctions de la DDE? Dans l’herbe du jardin? Contre le mur de la maison? ou dans la chambre de ma gosse?

Hurlement de taule froissée

Elle semble arrivée contre le mur du jardin. Elle glisse dessus. Sacré muret. Deux fois qu’il nous sauve la mise, mais ça ne va pas durer. Je suis déjà debout, j’enfile un short, une paire de tatannes de plage. Il me faut une lampe de poche et un téléphone portable. Pas de chance, les piles sont mortes. Changer les piles. Courir.

Il y a deux ans, c’était un camion. Un gros. Qui roulait un peu vite. Et qui s’était pris le fameux trou eject. Celui lui a permi de vérifier que son chargement était mal arrimé. Très gros bruits sourds au coeur de la nuit. Il venait des Landes, avec des rouleaux de papier kraft. Qui utilise encore du papier kraft? Surtout en rouleaux de 2 tonnes. Le muret a servi de glissière de sécurité. Il s’est couché sur nos arbres, mais il a tenu bon. C’est beaucoup 2 tonnes. Surtout quand on les prend sur les genoux en pleine nuit. L’expert des assurances a déjà mis 15 jours pour venir constater les dégats. Depuis tout le monde se rejette la patate chaude. Et le mur est toujours appuyé sur les arbres.

Je cours dans mon jardin, remonte vers la route. Ma voisine d’en face a aussi été tirée du lit. Elle habite là depuis plus longtemps que moi. Elle a donc déjà vu plus d’accidents. J’arrive sur la route : rien. Nada.

  • Je l’ai bien entendue quand même cette voiture!
  • Oui, mais j’ai cru la voir repartir. Il devait être bourré, il n’a pas voulu qu’on le trouve là!
  • Ça n’a pas du être de la tarte, parce qu’au bruit, je dirais qu’il s’est bien niqué la direction!

Notre mur est encore plus défoncé et c’est pour notre gueule, comme d’hab.

Après l’histoire du camion, il y a eu la voiture. 15 jours plus tard. Une fille qui rentrait des fêtes, dans les Landes. Encore les Landes. Elle s’était endormie. Il faut le faire, parce que vu l’état de la route qui se déroule comme un serpent jusque chez nous, faut vraiment être au bout du rouleau. Elle n’était même pas arrivée au trou. Elle n’a même pas amorcé le virage. Elle est allée directement s’encastrer dans la porte de mes voisins du dessus.

Délégation

Nous sommes allées chez le maire, avec ma voisine. Savoir si l’on pouvait aménager la route pour forcer les conducteurs à lever le pied.

  • Je vous comprend bien, mais on ne peut rien faire. c’est une nationale. Ce n’est pas de notre compétence. C’est l’État qui décide des aménagements.
  • Mais en attendant, on reste sur la trajectoire de ceux qui vont trop vite.
  • Oui, je le sais bien, mais je ne peux rien faire

Et je ne me vois pas aller à la préfecture pour défendre ma sortie de virage. Ceci dit, maintenant, c’est une départementale… il parait.

C’est un peu comme à Voiron. Autre ville, autre temps. Autre drame. Une pente à 15%. Une nationale aussi. Qui plongeait au coeur de la ville. Comme un pieu dans la poitrine. Quand j’étais gosse, même en voiture, cette descente me faisait peur. Elle faisait peur aux riverains aussi. Qui étaient allés en délégation apprendre que tout ceci était bien grave, mais de la compétence de l’État. Qu’on ne pouvait rien faire. Il suffisait de serrer les fesses et de penser à autre chose.
Sauf qu’un jour, c’est fatalement arrivé. Un camion dont les freins ont lâché. Et qui a foncé tout droit, dans le centre-ville, avant d’entrer dans le magasin en contrebas. Des morts. Une ville en deuil. Indignation nationale. Condoléances de même. Et hop! Une délibération de traversée interdite. Comme quoi, c’était possible.
Ceci dit, dans ce virage, on n’est que 3. Ça ne fait qu’un tout petit fait divers et de toutes petites condoléances. Non, le mieux, c’est le camion fou qui passerait notre virage et irait finir sa course dans l’église, un jour de noce. Là, d’un seul coup, ce serait possible de faire quelque chose.

Bref, il faut rentrer se coucher. Je croise le regard effaré de ma voisine et me vois enfin dans ses yeux.

Cette nuit, j’ai mis le T-shirt que ma belle-soeur m’a ramené des États-Unis. Bleu marine. Avec un énÔÔrme FBI blanc sur la poitrine. Dans mon cas, ça doit faire un effet 3D. Si on ajoute à ça la lampe torche et la coupe au carré, la panoplie y est. Surtout que sous la lumière orangé des réverbères, mon châtain vire au rouquin. Me voilà Dana Scully en short dans mon jardin. Ça me fait rire toute seule. De toute manière, ça fait un bail que mes voisins ne se posent plus trop de question sur ma santé mentale.

C’est bien de rire, ça détend. Parce que là, il va falloir quand même que je retourne me coucher.