Je crois que la plus grande arnaque de tous les temps, c’est d’avoir faire croire au maximum de gens qu’il était nécessaire de rechercher le bonheur, que c’était un droit, voire un devoir.

Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur.
Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique du 4 juillet 1976.

Le bonheur, c’est comme les trains qui arrivent à l’heure ou les avions qui atterrissent : ça n’intéresse personne !

Imaginez seulement deux secondes le journal de TF1 s’ouvrant sur une petite musique guillerette, avec un PPDA souriant qui vous promet, avec l’œil qui frise, les bonnes nouvelles de la journée. Le bide ! Il ferait moins d’audience qu’un Théma sur Arte sur la culture des ananas sous serre au Groenland! D’ailleurs, en son temps, l’ami Karl Zéro s’y était essayé avec son journal des bonnes nouvelles, présenté carrément par Ken et Barbie, version chair et os! La petite boutique du bonheur avait tenu un an, mais c’était du temps où l’on pensait qu’il fallait un peu insister pour laisser une émission au concept un peu à contre-courant s’installer sur le PAF. Aujourd’hui, ils auraient tenu 2 semaines. Même pas. Ils ne seraient pas passés. Tout le monde sait que le bonheur n’est pas vendeur. C’est probablement pour cela que Planète, l’ex-chaîne scientifique intelligente, est devenu une succursale trash de 13ème rue, avec le choix entre docs sur des meurtriers, ou des flics ou alors du cul!
Même d’un point de vue neurologique, l’affaire se confirme. J’ai lu, il n’y a pas longtemps, que nous mémorisions nettement plus facilement les mauvaises nouvelles, les drames, que les bonnes choses, notre attention étant plus sollicitée par le glauque que par le bonheur :

  • Tu sais, Machine va se marier, elle nage dans le bonheur!
  • Ha ouais… bien!
  • Par contre, Bidule, ça craint pour elle, son mari vient de la plaquer pour un nain unijambiste!
  • Nooon, c’est pas vrai, raconte, raconte tout!
Ce n’est pas pour rien que Jean-Luc Delarue est un top du PAF!

De la même manière, l’art ne semble pas soluble dans le bonheur et la félicité. On parle souvent d’artistes maudits, d’écrivains torturés qui finissent dans la misère la plus sordide. Y a de la douleur et du cri, dans l’art! Pas beaucoup de place pour le rose bonbon : Barbara Cartland n’est pas une artiste, qu’on se le dise.
D’ailleurs, comme matière première, le bonheur, ce n’est pas terrible. Il n’y a pas grand-chose à raconter. La preuve : j’ai commencé ce billet le 5 avril 2006 et je n’ai fait que bloquer dessus. Quand on vit une authentique période de bonheur, il n’y a rien à raconter. Je peux toujours écrire sur ce qui m’énerve, m’agace, me gave, ou, à la limite, me fait rire, mais comment exprimer la véritable plénitude que l’on ressent à contempler une pluie de pollen dans la Gascogne printanière, à ce moment magique où l’air est juste à cette température qui fait que l’on ne le sent plus, ces quelques jours qui ressemblent aux vestiges d’Éden?
Rien, nada, nichte, bernique, qued’! Le bonheur est indicible, messieurs dames, il se vit, se ressent, ne se raconte pas!

Les marchands de bonheur!

Pourtant, il y en a qui ont réussi l’exploit de mettre en scène l’indicible, qui proposent sans vergogne de vendre le bonheur en baril de 5 kilos. Chaque tunnel de pub que nous inflige la télévision est une fenêtre ouverte sur le bonheur et la félicité qu’est censée nous apporter la consommation moderne. On y met en scène la famille heureuse type : Papa, maman, les deux gosses (un de chaque sexe : le choix du roi), le tout avec de belles dents bien blanches, des sourires épanouis, un physique indubitablement aryen. Ils ont des maisons d’architectes où la douce brise du matin balance les voilages dans un rayon de soleil malicieux. Ils ont un jardin magnifiquement entretenu, et l’on peut se rouler de contentement sur la pelouse parfaite sans crainte pour le brushing qui le vaut bien et le costard blanc qui sortira plus blanc que blanc à basse température, parce que les gens heureux ne sont pas des salauds, ils respectent aussi l’environnement, même quand ils roulent en 4×4 familial.
La famille du bonheur ne connaît pas le chômage, la maladie ou le deuil. Les vieux ont des conventions obsèques pour ne pas faire chier leurs descendants ultra-brite et leur dentier colle bien au palais pendant qu’ils se goinfrent de petits biscuits de régimes. La famille du bonheur, ne rate pas un gadget technologique, elle mange sain et équilibré rien qu’avec des trucs tout prêts industriels en barquette. Elle aime sillonner les routes sans fin dans son monospace ou son 4×4 et quand elle passe dans une station essence, c’est pour récupérer le nounours que le nain avait perdu, il y a 25 ans. Dans leur monde, c’est tous les jours le printemps, il n’y a pas de pauvres, de moches ou de gros. Tout le monde travaille, et au bureau (c’est presque toujours un zoli bureau climatisé), tous les collègues sont sympas, ils passent plein de temps à discuter autour de la machine à café, ou à recevoir des clients sympas et souriants, ni pauvres, ni moches, ni gros. La famille du bonheur grignote tout le temps et ne grossit jamais, elle passe son temps à faire péter la carte bleue sans jamais se ruiner, et quand ça ne suffit pas, elle fait des crédits vachement faciles avec des petits bonshommes verts tout rigolos. Ils bossent comme des ânes (mais pas trop et toujours avec le sourire), dépensent du fric tout le temps, trouvent toujours le temps de bouffer ensemble, de faire des voyages, du sport, des tas de sports avec tout plein d’équipements de la mort qui tue, ils ont quand même pleins d’amis qu’ils invitent à bouffer régulièrement à la maison, cette maison toujours propre et qui sent bon, décorée avec goût, où il fait bon vivre. Sans oublier la ménagerie (chat, chien et compagnie), toujours l’oeil vif et le poil brillant!
Et tout le monde, il est beau, il est gentil, il est jeune, il est parfait!

Ce n’est peut-être que de la pub, mais je crois qu’à force, cela a construit dans les esprits une forme d’archétype du bonheur, a imprégné nos imaginaires. Parce que c’est ce que l’on nous vend en permanence : du bonheur. Je me demande ce que cela produit comme effet, à force, sur ces millions de gens qui galèrent dans un monde infiniment moins rieur que celui qui leur est proposé comme miroir chaque jour de leur putain de vie. Qu’évoquent ces grands draps blancs qui claquent doucement en haut d’une colline vert tendre à ceux qui doivent porter leur balluchon de linge salle au lavomatic en bas? Et ses sourires éclatants à tous ceux qui ne peuvent sortir entre 100 et 700 € pour une couronne céramique qui ne vous fait pas un sourire de robot tueur?
Tu n’as pas la maison du bonheur? C’est pas grave, tu pourras toujours te payer le paquet de chips du pique-nique champêtre de la pub suivante. T’as plus de thunes le 15 du mois alors que tu bosses comme un malade pour un salaire de merde avec un patron tyran? Heureusement, on a inventé le Prozac pour toi! Tu ne peux caser tes grosses fesses de prolétaire dans des frusques taillées pour tes gamins? Tu pourras toujours t’empiffrer de biscuits de régime.

Plus tu regardes la télé, plus ta vie te semble merdique et plus tu dépenses les thunes que tu n’as pas à l’hyper du coin pour compenser?

Ben c’est normal, c’est fait pour cela.
Parce que cela fait depuis toujours que l’on te répète que tu as le droit au bonheur, que c’est normal, que c’est pratiquement le sens de la vie. Et comme le bonheur que l’on te montre est un rêve petit-bourgeois d’accumulation matérielle, ben, tu acceptes des tas de choses rien que pour gagner de quoi te payer quelques miettes de ce bonheur universel.
Sauf, bien sûr, que tout cela n’est qu’une vaste arnaque, un jeu d’ombre où c’est toi le pigeon.
Parce que plus tu achètes pour te sentir moins vide, et plus tu dilues ta substance. Il y a toujours l’éphémère jouissance de l’acquisition, le coït commercial où tu t’appropries un objet et surtout les qualités magiques dont la pub l’a paré. Et puis, rien. L’insatisfaction. Parce qu’il y a mieux, ailleurs. Parce que tu as beau courir, il te manquera toujours quelque chose pour atteindre la vie de tes rêves (enfin des rêves que d’autres ont pensé pour toi). Parce qu’elle n’est pas réelle. Parce que dans la vraie vie, le tartre s’accroche quand même aux chiottes, d’autant plus que tu y vas régulièrement. Que quand tu manges des trucs indus, tu n’es ni beau, ni en pleine santé et que tu as des tripes qui font la gueule. Que ta bagnole, c’est un gouffre financier, que ta maison, c’est du préfa pourri que tu vas payer pendant 25 ans en te chiant dessus à l’idée de te faire lourder de ton boulot de merde et que ta télé 16/9 continue à te narguer avec son bonheur factice.

Le pré est vide

Le bonheur n’est pas en solde. Ce n’est pas une affaire de boutiquiers. Ni même un rêve collectif. Il ne sert à rien de lui courir derrière. Le bonheur n’est pas dans le pré, ni ailleurs. Ce n’est pas le premier prix d’une course effrénée. Ni le salaire de la peur et de la renonciation. C’est ce que je disais en préambule : parler de recherche du bonheur est une arnaque en soi.

Parce que le bonheur est un état d’esprit. Rien d’autre.

Je pense qu’il y a plein de gens qui sont tellement tendus dans leur recherche folle du bonheur qu’ils sont totalement infoutus de le ressentir quand il leur tombe sur le coin de la gueule. Il n’y a pas de fanfare céleste et de petits angelots qui brament dans des torrents de lumière. Non, rien. Ce sont juste des moments, des instants, plus ou moins longs, plus ou moins nombreux. N’importe où, n’importe quand. Un bon moment avec des gens qu’on l’aime. Quelque chose de beau ou de touchant. Des moments où l’on se sent terriblement vivant et où l’on a conscience de l’extrême fragilité de cette vie et du privilège immense qu’il y a à la vivre.

On peut vivre des moments de bonheur intense dans les pires moments de l’existence. Peut-être parce que l’on sent qu’ils peuvent être les derniers. Dans un thé au sahara, il y a, vers la fin, une citation de Paul Bowles, un petit texte où il parle du côté très éphémère de l’existence : combien de printemps dans toute une vie humaine? Combien nous reste-t-il encore de floraisons à vivre? 50? 30? 10? Aucune? Peut-être était-ce la dernière fois que je voyais fleurir les roses de mon jardin. C’est pour cela que c’est beau. Touchant. C’est pour cela que nous avons cette aptitude au bonheur. Parce que chaque instant peut être le dernier. Parce que nécessairement, tout cela va s’arrêter.

Ce n’est pas morbide. Ni triste. C’est probablement ce qui donne toute sa saveur à la vie. Ce qui fait que nous nous levons chaque matin et que nous continuons le plus souvent, coûte que coûte, malgré tout. C’est parce que le temps joue contre nous qu’il est précieux. Et c’est en prenant conscience de cela que j’ai découvert ma propre aptitude au bonheur :

profiter des bons moments, tant qu’ils sont là!

Et comme dirait l’autre pubard, cela n’a pas de prix!