Imaginez que vous vivez dans une chambre d'hôtel, avec votre famille. Puis, un jour, un gars que vous ne connaissez pas, crochette la porte, vous menace avec un flingue, vous attache avec votre famille et vous confine dans le placard.[1] Ensuite, il s'installe sur votre pieu, mate la télé et se met à vider le mini-bar et à appeler le groom-service comme un dératé.
Quand les gens de l'hôtel viennent servir le caviar du gros naze qui se prélasse dans vos draps, vous émettez bien des signaux de détresse, vous appelez à l'aide, mais là, on vous fait comprendre qu'il s'agit de votre chambre, que ce qui s'y passe vous regarde et que personne ne va commettre d'ingérence dans vos affaires privées. Le mec a vidé votre porte-feuille, est en train de vider vos comptes bancaires grâce à vos cartes de crédits et fondamentalement, cela fait plutôt bien les affaires de l'hôtelier, dans la mesure où vous n'étiez pas aussi dépensier.

Le gars qui est incrusté chez vous fait une java de tous les diables. Il a invité des potes qui saccagent votre chambre et dégueulent dans les pots de fleurs. Comme ils se sont lancés dans une partouze géante, y en a un qui est venu chercher votre femme dans le placard pour s'amuser un peu avec elle. Ca vous rend fou, mais les gars vous ont bien cogné et vous ont fait comprendre que si vous faisiez chier, ils allaient s'en prendre aux gosses. Donc, vous restez dans votre placard, la gueule en sang et vous patientez de votre mieux en vous disant qu'ils vont finir par se lasser et vous vous efforcez de ne pas entendre les cris de votre femme.

Mais la fiesta continue de plus belle. Le tyran de la chambre 208 appelle des fournisseurs extérieurs qui s'empressent de lui vendre de la dope, des ensembles home-cinéma, la dorure à l'or fin des murs, de la sape de luxe, des cigares cubains, des grosses cylindrées, plus un banquet continuel de bouffe fine et très chère. Comme le gars a vidé vos comptes depuis longtemps, il a ouvert une ligne de crédit sur la chambre, laquelle est toujours à votre nom. Parfois, un membre du personnel de l'hôtel vous prend en pitié avec vos gosses et vous glisse un bout de sandwich humanitaire.
Bref, la situation est insupportable, mais vous supportez tout. Jusqu'au moment où un gros lard se met à reluquer votre fille. C'est juste la goutte qui fait déborder le vase. Oubliés la peur, la faim, les tortures, les coups de lattes dans le bide et les beignes dans la gueule. Vous devenez fou, vous décidez que même au péril de votre vie, cela doit s'arrêter, vous sautez sur le gros porc et l'étouffez en lui bloquant une petite boîte de Petrossian au fond du gosier. Puis, avec une chaise, vous menacez les sbires, mais comme le chef est mort, ils se la pètent moins et dégagent fissa. Vous vous retrouvez enfin tout seul avec votre femme violée et vos gosses terrorisés et malnutris au milieu de votre chambre dévastée. Vous avez tout perdu : vos affaires, votre fric, votre job et une bonne part de votre dignité. Le personnel de l'hôtel débarque, ramasse le gros des débris, vous file de quoi vous débarbouiller, des vieilles fringues qui traînaient par là et vous félicite d'avoir su recouvrer votre liberté.

Là-dessus, le patron de l'hôtel arrive et vous présente la note : reconstruction de la piaule, frais de bouche, plus les lettres de créances des fournisseurs, plus les intérêts de la dette qui ont commencé à courrir dès le premier jour. Vous protestez : vous êtes une victime, vous n'y êtes pour rien, vous n'allez pas payer pour l'autre fumier. Là-dessus, arrive le comptable de l'hôtel qui vous propose un plan de redressement drastique étalé sur 4 générations avec maîtrise des dépenses : vous déménagez pour un trou à rats sous les combles, les biens de première nécessité seront rationnés, dette oblige, vous et toute votre famille devraient travailler à l'oeil pour l'hôtel pour rembourser et on vous retiendra sur la note le repas par jour de gruau qu'on a bien voulu vous laisser. Bien sûr, il n'est pas question de plomber votre dette avec l'éducation des gosses ou une mutuelle santé : au boulot et ta gueule! Maintenant faut payer!

Ben c'est ça une dette odieuse![2]

La première fois que j'en ai entendu parlé, c'était au sujet de l'Argentine, dans Mémoire d'un saccage. Ou comment le FMI et la Banque Mondiale, ces Ténardiers de la finance internationale, forcent les Argentins à se serrer la ceinture comme des malades pour rembourser les dettes contractées lors de plus de 20 ans de régime dictatorial. Or, en droit international, rien n'oblige un pays sortant de dictature de payer les dettes d'un gouvernement non démocratique. Ceci dit, rien n'obligent non plus les autres pays à accepter de créances d'un régime qui pue des pieds. Sauf que les régimes corrompus, ce sont plutôt de bons clients. Vu comme ça, on comprend mieux la divine neutralité que peuvent affecter les nations dites démocratiques face aux dictateurs : cela assure de bons débouchés commerciaux, pour les marchands d'armes, les industries du luxe et tout ça. A croire que par pur appât du gain certains iraient jusqu'à soutenir des tyrans locaux. Surtout s'ils ont les fesses solidement vissées sur de substantielles réserves de ressources naturelles précieuses pour les pays amis. Surtout si on a mis en place des dispositifs internationaux qui font en sorte de récupérer le pognon à toute force sur les peuples non consentants.

Il est sûr que si le principe de la dette odieuse était systématiquement appliqué, je crois qu'il y a bien des banques et des États qui y regarderaient à deux fois avant de traiter avec un régime non démocratique et ce serait un peu le chant du cygne pour les dictateurs de la planète!

Notes

[1] Il y a aussi la version où vous avez invité le gars à boire un pot : le résultat est le même, mais on va vous dire qu'il a été élu démocratiquement, comme Hitler, par exemple!

[2] En ce moment, c'est la dette odieuse de l'Irak qui sort de dessous le tapis, mais en fait, il y a un sacré paquet de pays éternellement en voie de développement qui pourraient sortir de la nasse si on consentait enfin à l'annulation de la dette, plusieurs fois remboursée alors que la majorité d'entre elles avaient été contractées dans des circonstance des plus discutables!