Le nombre de morts au travail, par accident ou par maladie, a augmenté de 10% en trois ans pour atteindre 2,2 millions de victimes, selon les statistiques du Bureau International du Travail.
De part le monde, le travail fait plus de victimes que les conflits armés!

En France, les cancers liés à l’amiante pourraient faire 50 000 victimes, voire 100 000, au cours des 25 prochaines années, ont indiqués des experts devant l’assemblée nationale.
En 2003, en France, 2 370 000 salariés sont exposés à des produits cancérogènes. Ce sont majoritairement des ouvriers et des hommes. Plus du tiers des salariés exposés aux produits cancérogènes ne bénéficient pas de protections collectives.
Huit produits cancérogènes touchent une proportion importante de salariés exposés: les huiles entières minérales, le benzène, le perchloroéthylène, le trichloroéthylène, l’amiante, les poussières de bois, les gaz d’échappement diesel et la silice cristalline.
Carnet d’un inspecteur du travail, 22 septembre 2005.

2 septembre 2004

Sylvie Trémouille et Daniel Buffière sont tués à coups de fusil dans l’exercice de leurs fonctions. Ils sont inspecteurs. Mais seulement du travail. Je dis seulement, parce que s’il s’était agi de deux inspecteurs de police, il va sans dire que leur ministre de tutelle serait monté au créneau, que l’affaire aurait fait grand bruit. On aurait parlé de meurtre commis de sang froid par un délinquant notoire, on aurait promis des sanctions exemplaires.
Au lieu de cela, trois fois rien. Et encore, peut-être que le silence eut été préférable au maltraitement de cette affaire où l’on trouva bien plus de commentaires prompts à excuser le geste du meurtrier (geste requalifié de drame) qu’à compatir à l’entourage des victimes. Fondamentalement, tout fut présenté de telle sorte que l’on eut plus de sympathie pour le tueur que pour ses victimes.[1]

Les seuls qui on vraiment du apprécier cette affaire à sa juste valeur, ce sont forcément les collègues des deux victimes, ces hommes et ses femmes dont la fonction essentielle est de faire respecter le droit du travail au sein des entreprises, c’est à dire d’être les garants de la bonne application de la loi.
Pour le premier triste anniversaire de leur mort, le plus célèbre d’entre eux, Gérard Filoche, se fendait d’un petit texte amer qui relevait la poursuite du démantèlement du droit des salariés et du mépris dont certains accablent cette profession, sous prétexte qu’elle serait une entrave à la liberté d’entreprendre, à la sacro-sainte bonne marche des affaires, laquelle semble d’autant mieux se porter qu’elle passe sur le corps des salariés.

Carnet d’un inspecteur du travail

Face à cette attitude lamentable des médias et des pouvoirs publiques, il était nécessaire d’apporter le témoignage du terrain, la parole de ceux qui ont continué leur mission, malgré l’extraordinaire faiblesse de leurs moyens.
Pouvez-vous imaginer qu’il y a en tout et pour tout 427 inspecteurs et 813 contrôleurs pour 16 millions de salariés concernés et 1,2 millions d’entreprise d’au moins 1 salarié[2]?

"Avec un seul inspecteur et deux contrôleurs du travail pour plus de 20 000 salariés, et plus de 3600 établissements, nous ne pouvons pas intervenir à chaque sollicitation. Nous sommes tenus de nous fixer des priorités en privilégiant notamment les conflits d’ordre collectif et en prenant en compte la spécificité du secteur de compétence. Pour moi, la priorité absolue, c’est de préserver l’intégrité physique et la santé des salariés. Il est également indispensable d’assurer le respect d’un ordre public social qui comprend par exemple l’application du Smic, des durées de travail ou encore de la couverture sociale du salarié via la déclaration des salaires aux organismes sociaux. Le respect de la dignité d’un salarié, en sanctionnant les cas de ségrégation ou de discrimination, est aussi une action essentielle."
Marie-Jésus Labado, inspecteur du travail

Dans ce contexte, la prise de position du MEDEF contre l’augmentation des effectifs de l’inspection du travail témoigne du peu de cas que cette institution fait du facteur humain dans l’entreprise.

C’est peut-être un peu à cause de tout cela qu’en septembre dernier, un inspecteur du travail a décidé de témoigner de ce qui fait le quotidien de son travail. Soucieux de respecter son devoir de réserve, il a donc pris un pseudonyme et s’est juste mis à raconter. Les visites en entreprises. Les appels et les courriers angoissés des salariés. Les patrons qui insultent ou intimident. Ceux qui viennent chercher un conseil, un peu d’aide. Le blog de Bereno devient rapidement quelque chose de bien plus grand, de bien plus essentiel que ce besoin profond, cette nécessité d’apporter son témoignage à l’heure de la grande déconstruction sociale. Il s’agit d’une sorte de reportage de guerre, une guerre terrible, qui ne dit pas son nom mais qui fait de vraies victimes, des hommes, des femmes, blessés dans leurs corps, dans leurs vies. Bereno raconte la litanie des mutilations, lesquelles s’acharnent avec une prédilection certaine sur les intérimaires :

Trois accidents du travail sérieux, en deux mois…trois intérimaires victimes. A l’absence de formation à la sécurité s’ajoute la non-conformité des machines. Tous les éléments sont réunis pour que les accidents aient lieu. Un index fracturé pour avoir tenté de repositionner correctement une pièce sur son socle en mouvement, une main coincée entre un vérin et un écran de sérigraphie pour avoir appuyé par inadvertance sur la pédale de commande, encore un doigt coincé entre les griffes métalliques d’un support de pièces entraîné par le convoyeur…
Il a bien conscience de ces dysfonctionnements le directeur, mais ce n’est pas sa préoccupation première. Paternaliste: –"Je dois permettre à 300 salariés de pouvoir manger".
-" Encore faut-il qu’ils puissent tenir la fourchette".
Bereno, 28 avril 2006

Mlle M.,intérimaire, ne savait pas que la sécurité de la machine servant au marquage à chaud des bouchons de flacon de parfum avait été neutralisée…Elle l’ignorait et n’avait rien vu. Alors, quand un bouchon est resté coincé sous le bras de marquage elle a ouvert la porte et a inséré sa main dans la machine pour le retirer. Mais le robot n’a pas stoppé pour autant son mouvement et est venu écraser le poignet droit de l’ouvrière.
Aucune consigne particulière de sécurité n’a été délivrée à Mlle M. lors de son embauche. Le chef d’atelier qui l’a accueilli sur son poste de travail lui a seulement expliqué le mode opératoire de la machine…et c’est tout. Aucune consigne en cas de dysfonctionnement…Produire…seule consigne…produire pour respecter les délais de livraison au client, d’ailleurs c’est pour cela qu’on l’a embauché,pour accroissement temporaire d’activité.
Pourquoi la sécurité a-t-elle été retirée ? L’opérateur assurant le réglage en avait assez de dévisser la porte de la marqueuse à chaud dès qu’un bouchon se présentait de travers sous le bras de marquage. Pour diminuer son temps d’intervention, il a introduit une fine plaque métallique dans le dispositif de verrouillage, ainsi le bras robotisé poursuit son mouvement malgré l’ouverture du protecteur.
Produire, produire…
Bereno, 16 janvier 2006

Intérimaire, chair à canon de la grande guerre qui ne dit pas son nom.

Des doigts réduits en purée, des chutes, faute de sécurité, ou le suicide d’un quinqua harcelé qui avait trop peur de perdre un boulot inespéré pour son âge. Des petites phrases précises, sans complaisance, qui décrivent l’inacceptable : "Mais qu’ils fassent attention!" dira un patron. "Ça ne l’empêchera pas d’aller à la chasse!" rétorque un autre au sujet d’un salarié mutilé à la main dans ses ateliers.
Il y a aussi la chasse aux délégués syndicaux, très en vogue, ces derniers temps, et du harcèlement, encore et toujours du harcèlement.

Au-delà de la dureté des rapports humains décrits dans cette litanie quasi-quotidienne, se dessine la radioscopie d’un système qui flatte et favorise les plus bas instincts. Bereno n’a pas de regard manichéen entre les bons salariés et les méchants patrons. On sent juste qu’il y a de tout, dans les deux camps, mais qu’en l’absence de garde-fou, ceux qui parviennent à se payer un ascendant sur autrui peuvent réellement exprimer une nature profondément perverse. Le harceleur type se découvre un jour le pouvoir inhumain de vie ou de mort sociale sur ses sulbaternes. Il embauche des chômeurs de longue durée pas seulement à cause des substantielles subventions, mais parce qu’il peut exprimer toute sa bestialité sur ce public extrêmement fragilisé, prêt à tout supporter pour ne pas retomber dans le chômage et la misère. Et Bereno, l’inspecteur du travail bloggeur, est souvent le dernier rempart des plus faibles contre la barbarie des petits patrons de droit divin.

Silence!! On souffre…

En seulement 7 mois d’écriture précise, dense, comme poussé par l’urgence, Bereno touche du doigt, que dis-je, nous met le nez dans ce que l’on appelle l’horreur économique, la radicalité des rapports inhumains humains dans le milieu du travail. Comme un enthomologue précis, il décrit, il dépèce, il dénonce ce qui est tu, ce qui est noyé dans la banalité des statistiques. Maintenant, le harcèlement moral a une forme, une histoire, presqu’un visage. Comme dans un drôle de reality show, des personnages reviennent, continuent à lutter ou se laissent aller, laissent tomber, abandonnent la lutte, de guerre lasse. On s’indigne, on souffre, on prend partie, on veut savoir si la jeune femme enceinte aura le droit de s’asseoir pendant son travail ou si le patron méprisant et menaçant sera sanctionné.

Et puis, plus rien.

Juste un dernier billet. Une voix se tait. De nouveau, ceux d’en bas se retrouvent seuls, livrés à eux-mêmes. Disparues, les chroniques de la nouvelle barbarie ordinaire. De nouveau le silence, bien confortables pour ceux à qui la discrétion profite bien. Un peu comme les vampires, il y a bien des pratiques qui ne craignent rien plus qu’un bon coup de projecteur!

Espérons que de nouveau, la plume brillante de Bereno les exposera de nouveau à la pleine lumière des lecteurs!

Notes

[1] Lire à ce sujet le très bon papier d’Acrimed de cette époque.

[2] Gérard Filoche, L’inspection du travail en grand danger, samedi 21 janvier 2006.