Le Net est devenu le carrefour des expressions qui ne trouvent plus leur place dans la société civile actuelle. C’est bien, mais est-ce suffisant?

Cela fait un petit moment qu’on en parle entre nous. Nous, les cyber-potes, les militants du clavier, les alter-machin-truc-chouette, toute cette petite communauté qui a trouvé sur la toile un lieu d’expression inespéré. Nous pensons, à juste raison ou non, que nos prises de position, la forme virale que peut prendre la diffusion des opinions sur le Net nous ont permis de coller 2 ou 3 bonnes suées à la caste qui verrouille totalement la société civile actuelle. Notre plus beau fait d’armes étant probablement le non au TCE, obtenu alors que les médias traditionnels et respectés, les politiques de presque tous les bords, le bel ensemble de la France qui gagne, qui gouverne, qui dirige, qui choisit, qui informe, qui sait, qui pense, rabachait d’une seule et même voix : "Le TCE, c’est bon, mangez-en!".
Cependant, si la construction du débat contradictoire, si la diffusion des arguments et des textes en version intégrale se sont fait sur la Toile, il ne faut jamais perdre de vue que ce qui a probablement assuré la victoire du camp du "non", c’est le maillage serré du territoire qui a été assuré par des débats, des conférences, des réunions d’informations, grâce à des personnes de bonne volonté, un peu partout.

Grâce à Internet, le champ des idées, la possibilité du débat, l’ouverture vers d’autres pensées sont possibles. Nous parvenons, de ci, de là, à remporter quelques victoires sur ce qu’il convient d’appeler la pensée unique, ce que je traduirais par l’emprise du dogme économiste. Nous fissurons l’édifice idéologique de l’absolue dictature du Marché sur toute autre considération. Mais au final, nous sommes tout de même en train de perdre la guerre.

Tout simplement parce que le champ du politique est soigneusement verrouillé par ceux qui ont très nettement intérêt à ce que rien ne change, sauf à aller encore plus dans leur sens. Journaux, télés, radios, hauts fonctionnaires, sphère politique, financière, économique, tous les champs de l’action IRL restent monolithiques, dévoués à une seule cause, une seule vision du monde : la leur.

Insuffisance de l’expression cyber-citoyenne

Grosse Fatigue met la clé sous la porte. Après 7 ans de bons et loyaux services sur la toile, Grosse Fatigue arrête les frais et ses lecteurs restent anéantis par ce qu’ils ressentent comme un abandon. Terminées les chroniques du temps qui passe taillées au scalpel de nos petites lâchetés ordinaires :

Je n’ai pas grand-chose d’autre à ajouter. Ce n’est pas que je n’ai plus rien à dire, c’est qu’écrire là et attendre qu’il ne se passe rien ne m’enthousiasme plus. J’aurais pu parler des sacs plastique en Guadeloupe, de la fille de Villepin et du CPE, écrire sur le choix CPE/RMI, et continuer à me condamner à l’actualité et à son commentaire, ce qui est un piège évident. Le reste est récupéré à l’avenant, comme les pantalons trop larges des faux artistes, des faux rebelles, en provenance des vraies banlieues. Mon bout de web, c’est la banlieue un peu. J’aurais pu continuer à raconter les aigreurs devant l’immonde connerie qui voyait il y a encore quelques jours une fille très jolie et vers les vingt ans et même pas vulgaire lire avec passion dans le train l’un de ces magazines pipole à la con. J’aurais pu continuer à participer. Décrire l’exaspération devant les crétins qui prennent l’avion et prennent tous leurs bagages en cabine (et surtout les cartouches de clopes) pour ne pas avoir à faire la queue pour récupérer leurs valises à l’arrivée à Orly. Mais ça n’a pas beaucoup d’intérêt. J’aurais pu.

Mais non.

Grosse Fatigue est arrivé aux limites de l’exercice.

Certes, avec un bon texte, on peut toucher 2000, 3000, voire 6000 personnes. Etienne Chouard, pour ne citer que lui, a été lu par des centaines de milliers de personnes. C’est bien. C’est généralement mieux qu’un essai de philosophie diffusé du bout des lèvres en librairie et qui peinera à chopper 500 lecteurs. Certes, il y a aussi la loi du nombre qui fait que les idées se diffusent rapidement sur la toile, sont reprises, réécrites, qu’elles contaminent le discours. Parfois même les sites d’information alternative[1], souvent au courant avant les agences de presse, parviennent, au bout de quelques jours, voire quelques semaines à faire éclore certaines informations sur les médias "professionnels".

Mais au final, on est plutôt en train de pisser dans les violons complaisants de notre propre autosatisfaction tout en s’extasiant de nous retrouver si nombreux dans notre cyber-microcosmos.

Car pendant ce temps, ceux qui sont aux affaires ne perdent pas de temps en diatribes puissantes et éclairées : ils font. Ou plutôt ils défont.
Ils font leurs petites affaires, leurs petits arrangements entre amis, ils font la pluie et le beau temps, ils font la fortune de leurs amis, il font avancer un ordre des choses qui leur est monstrueusement favorable, ils font des lois qui arrangent leurs intérêts et ceux de leurs amis, ils font passer leurs intérêts particuliers avant toute autre considération, particulièrement si elle a trait à l’intérêt général.
Ils défont le droit du travail, la protection sociale, l’indemnisation du chômage, la retraite par répartition, l’éducation pour tous. Ils défont ce qu’ils appellent les privilèges, c’est à dire les miettes de protection que certaines catégories sociales laborieuses avaient réussi à préserver de la grande braderie, et ils le font au nom de l’équité : tous dans la merde et que pas un front ne dépasse! Ils défont le prodigieux héritage de l’après-guerre :

l’idée qu’une société plus juste et plus solidaire est le meilleur rempart à toute tentation totalitariste!

Nous pouvons continuer longtemps à décortiquer, dénoncer, sensibiliser, analyser, penser : cela ne masque même pas notre réelle impuissance, notre manque de prise sur le réel.
Nous usons de pédagogie pour commenter l’actualité ou les faits de société et face à nous, le rouleau compresseur des grandes chaînes généralistes, des journaux propriété des géants de la finance et de l’industrie et des radios aux ordres démolit toute vélléité d’argumentation ou de débat en quelques aphorismes démagos bien sentis, voire carrément en travestissant les faits.

Certes, nous apportons du débat, de la contradiction, nous poussons à s’interroger, à douter, petit à petit, nous pouvons espérer changer les mentalités, susciter les prises de conscience et obtenir le changement du social par le changement des pratiques quotidiennes individuelles et groupales, mais il s’agit là d’un travail de titan abattu avec des moyens de fourmis et soumis à l’inexorable temporalité du politique, lequel se repaît de plus en plus de réaction au coup par coup, d’instantanéité, d’action bâclée dans l’urgence.

Et comme si notre impuissance ne suffisait pas, la prochaine étape consistera bel et bien à nous réduire au silence :

"Ce texte pour moi, n’est d’ailleurs que le premier d’une longue série d’adaptations de notre droit à l’ère numérique et je compte bien, par exemple, m’attaquer un jour au problème de la presse et de l’Internet. C’est un autre sujet capital parce qu’il n’y aura pas d’informations de qualité sur l’Internet sans de vrais signatures, de vrais acteurs dont c’est le métier. L’Internet est une grande chance mais je ne veux pas l’idéaliser et sans un cadre clair, beaucoup de ces chances pourraient être gâchées"

Ainsi parle Donnedieu de Vabres lors d’une interview à Libé au sujet du DADVSI qui vient d’être voté.[2]

Les gouvernements sont très mal à l’aise face à la libre circulation de l’information, et ne la permettent que dans une certaine mesure. Les réformes législatives restrictives et les mesures techniques pour empêcher la violation de droit d’auteur pourraient mener un jour à devoir demander la permission pour publier, ou alors à ce que publier hors des sentiers battus semble trop risqué. Le cartel a ciblé certaines des innovations essentielles pour les actualités de demain, tel que le partage des fichiers qui facilite effectivement la violation de droits d’auteur mais qui offre aussi aux journalistes citoyens l’un des seuls moyens abordables pour distribuer ce qu’ils créent. Le gouvernement insiste sur le droit de tracer tout ce que nous faisons, mais de plus en plus d’hommes politiques et de bureaucrates ferment l’accès à ce que le public doit savoir – l’information qui fait de plus en plus surface à travers les efforts des médias non traditionnels.
Dan Gillmor, dans son livre We The Media

Viva activa

Tout cela pour dire que je comprend la démarche de Grosse Fatigue et d’autres cyber-scribouilleurs. Je pense aussi qu’il y a urgence pour nous d’investir le champ du réel, de sortir de notre rôle de spectateurs critiques. Non pas que l’observation ou la critique soient inutiles : elles sont parfaitement nécessaires pour avancer, élaborer d’autres manières de voir. Mais, comme l’a si bien démontré Hannah Arendt, la vita contemplativa n’a de sens que si elle débouche sur la vita activa, c’est à dire l’action, l’emprise sur le réel, l’accomplissement des idées, le politique. Sinon, toute réflexion n’est que pur verbiage. De même que l’action politique sans réflexion philosophique préalable n’est que gesticulation mercenaire, confiscation du vivre-ensemble au profit de la toute-puissance des intérêts particuliers, autant dire que cela fait le lit du totalitarisme que nous retrouvons aujourd’hui dans le culte inconditionnel de l’économisme.

Nous ne sommes que des ombres sur les parois de la caverne, il est temps que nous nous incarnions dans le réel. Mais comment?
Aujourd’hui, la confiscation du politique par une seule caste pousse à la confrontation, au rapport de force, à la lutte des classes. En fait de fracture sociale, nous assistons à l’atomisation du social, à la déconstruction du vivre-ensemble, au détricotage du tissu sociétal. Les explosions de colère et de violence sporadiques auxquelles nous assistons depuis plusieurs mois ne sont jamais que des symptômes de ce malaise profond. Mais la violence elle-même porte en elle les germes de dictatures à venir. Ce n’est donc pas une solution acceptable.

Le renouveau démocratique passe donc forcément par une réappropriation du champ du politique par l’ensemble des citoyens face à une caste qui, elle, est prête à recourir à la violence pour conserver le pouvoir. Voici l’enjeu. Et il est de taille!

Notes

[1] Dans le sens d’une information différente des médias dominants et non d’une information altermondialiste.

[2] Pour les mal-comprenants, deux articles de Ratiatum, ICI et