Dimanche, il faisait juste bon et l’air avait la douceur d’un baiser d’enfant.

Nous avons donc fait une ballade autour de la maison de retraite où vit ma grand-mère depuis 10 mois, depuis son accident de mai dernier. C’était sa première vraie sortie depuis que l’hiver a commencé à s’étirer sur la Gascogne. Nous sommes toutes allées nous asseoir sur un banc, face à la route qui part vers les Pyrénées.

La gosse est partie jouer avec des cailloux et ma mère a repris immédiatement ses éternels cents pas, sa marche infatigable vers nulle part. Il ne restait plus que ma grand-mère et moi sur ce banc, à goûter à la chaleur timide de ce premier soleil de printemps.

  • Je crois que je n’en ai plus pour longtemps.
  • Pourquoi tu dis ça?
  • Je le sens. Je suis fatiguée. Mon cœur est fatigué.
  • Cela fait 30 ans que ton cœur est fatigué.
  • Tu sais, j’ai eu une longue vie…

Oui, je sais. 95 ans en août prochain. Une vie d’autant plus longue qu’elle a rarement été drôle.

  • Tu ne vas quand même pas lâcher la rampe maintenant. On sort juste de l’hiver. Ce serait con d’avoir attendu tout l’hiver dans ta chambre pour rater le printemps avec tous ses bourgeons qui sont en train d’exploser. Et puis l’été, aussi. C’est bien l’été, aussi…

Ils ont la clim’ dans les salles communes, de toute manière.
Je la regarde, un peu tassée sur son banc, l’air un peu morne, lassé.

  • Quand même, c’est toi l’une des plus vieilles de la maison de retraite et aussi l’une de celles qui est le plus en forme.
  • Tu ne comprends pas, je n’ai plus envie…

Arf, le mot est lâché. Elle n’a plus envie. Plus envie de vivre. Plus envie de tenir encore un peu pour voir ce qui va se passer le jour d’après.
Quand les pompiers l’ont retrouvée étalée dans sa salle de bain en mai dernier, elle avait tenu bon plus d’une vingtaine d’heures. Malgré la peur, immonde. Malgré la fraîcheur de la nuit. Elle avait juste envie de vivre. Alors elle avait tenu. Mais là, elle s’en fout de tenir encore un peu. Je le sens bien.
Elle regarde la gamine du coin de l’oeil. Elle vient de découvrir une colonne de fourmis et s’extasie de leur course laborieuse. La naissance de la gosse l’avait littéralement enchantée. Elle pensait ne jamais rencontrer un seul de ses arrières-petits-enfants. Elle avait eu trois ans de rab’. Mais elle sait bien qu’elle ne la verra jamais devenir une femme à son tour.

  • … j’ai fait mon temps.

Que peut-on répondre à ça? Elle ne connait plus personne de sa génération. Tous morts. La plupart de leurs gosses aussi. Tout ce qui lui reste, c’est nous, quatre générations de femmes.

  • … Et puis vous serez libres.

Là, je hais le monde entier. Je hais cette maison de retraite moderne, propre et accueillante où les vieux se font chier en attendant la mort. Cinéma deux vendredi par mois, atelier pâtisserie, sorties sur Pau ou Mont-de-Marsan, lotos, belote, tarot : les animations ne manquent pas mais les vieux se font chier chacun des jours qui leur reste à tirer. Ils n’ont plus rien. L’univers de ma grand-mère se résume à sa chambre qu’elle partage avec une autre, avec une table pour deux, un meuble de chevet et une armoire trop petite pour y contenir les quatres saisons de vêtements. L’essentiel de la journée est occupé par les repas, la télé et les bouquins que lisent quelques résistants, comme ma grand-mère. Ils se croisent dans les couloirs, au réfectoire, en se détestant cordialement. Ils attendent. La visite du week-end, quand les gosses arrivent en hurlant. Le coup de fil du mercredi. Et puis rien. Si ce n’est la mort.

Ma grand-mère a tenu bon, longtemps, parce qu’elle se sentait utile. C’est chez elle que j’ai grandit quelques années. C’est elle qui préparait des kilos de garbure en pots de verre quand j’étais étudiante, pour que je bouffe autre chose que des pâtes. Avec ses daubes, ses soupes, ses confits, elle a grandement amélioré l’ordinaire auquel les bourses sur critères sociaux me condamnaient. C’est chez elle aussi que je suis venue me réfugier lorsque j’ai perdu mon premier vrai boulot et que je me suis retrouvée au RMI.
Elle a toujours eu à cœur de m’aider, moi, sa dernière descendante. Puis de faire des petits cadeaux à ma fille.
Mais là, elle n’a plus rien. Plus que sa peau racornie et ses os douloureux. Plus que son ennui incommensurable face à un monde frénétique qu’elle ne comprend plus et qui ne l’intéresse pas. Elle a fait ce qu’elle avait à faire. On ferme le ban.

Je ne me souviens pas dans quel roman j’avais lu cette phrase, mais c’est très exactement à cela que me fait penser ma grand-mère aujourd’hui :

Je suis comme un homme qui s’ennuie au bal et qui baille en attendant que sa calèche vienne le chercher.