Je trouve fatiguant de me faire traiter de gauchiste chaque fois que je pense qu’il est nécessaire de sortir du flux des événements et de réfléchir aux origines, aux causes ou que je dis qu’il est bon de chercher à comprendre au lieu d’agir et surtout de réagir.

Il y un temps pas si éloigné que cela, le point Godwin était atteint dans une conversation lorsque l’un des interlocuteurs en traitait un autre de fasciste ou de nazi.
Ces derniers temps, pour couper court à une discussion, rendre inopérante toute argumentation, il semblerait qu’il suffise de traiter l’autre de gauchiste. Vouloir réfléchir, prendre du recul sur un événement, chercher les causes profondes d’un fait social, ce n’est plus privilégier le rationnel sur l’émotionnel, c’est être gauchiste, gauchiste comme moisi, comme dinosaure, comme borné. C’est réducteur et totalement inapproprié, mais très efficace pour stériliser la pensée et le débat.

Ce qui est intéressant dans cette insulte moderne, c’est qu’elle se réfère à des clivages qui ne sont plus du tout d’actualité, à un temps où il y avait une polarité évidente de la vie politique française entre deux tendances de fond, où il y avait deux conceptions du monde qui s’affrontaient autour des urnes : les humanistes contre les capitalistes. Un modèle de société centré sur l’homme et un autre centré sur l’économie. On pouvait choisir entre privilégier la propriété privée ou le bien collectif, le matérialisme ou l’humanisme, la consommation ou le bien-être. Cette bipolarité se retrouvait un peu partout sur la planète, selon des expressions locales : conservateurs contre travaillistes, Républicains contre Démocrates, qu’importe la terminologie, elle recouvrait généralement la même réalité : plus de social contre plus de capital.

Real politic

Le problème, c’est qu’aujourd’hui, toutes ces tendances se sont dissoutes dans un certain réalisme économique et que sous le nom de libéralisme, ce sont les tenants du capital, du tout économique qui sont parvenus à imposer leur vision des choses au monde entier. La globalisation ne s’est pas faite qu’au niveau des échanges de biens, de finances ou de personnes, elle s’est surtout attaquée à la pensée, aux modèles sociaux-politiques. Droite ou gauche, cela n’a plus vraiment de sens, puisque les deux tendances se contentent d’appliquer à leur manière la même politique économique globale, parce que les marges de manoeuvres se sont drastiquement réduites et que l’épicentre du pouvoir s’est déplacé du local, les nations, au global, les ONG internationales. En gros, aujourd’hui, choisir entre la droite ou la gauche, cela revient juste à décider si l’on veut son lavement avec ou sans vaseline.
Inconsciemment, les peuples ne s’y trompent pas, comme en témoigne la désaffection massive et continue des citoyens pour les urnes. Pourquoi aller voter, en effet, puisque derrière les oripeaux démocratiques de la diversité partisane se cache un immense vide conceptuel et la soumission totale à la pensée économique unique, dite rationnelle?

Totalitarisme global

A partir du moment où l’on pose comme postulat qu’il n’existe qu’un seul modèle de société indépassable, on tue dans l’œuf toute idée de critique, de débat ou de contestation. Ce que l’on appelle avec beaucoup de facilité la pensée unique est en fait un totalitarisme absolu, en ce qu’il gouverne sans partage les sphères économiques, sociales et politiques, mais surtout et c’est plus grave, la pensée humaine.
Il suffit de voir comment ces dernières années le débat démocratique a été confisqué au profit du marketing politique, des petites phrases ou de la propagande de masse pour comprendre l’ampleur du phénomène. La sémantique du débat politique s’est déplacée du champ de la pensée, de la réflexion à celui des émotions. Le discours du politique n’a plus rien à proposer, puisqu’au final, les décisions lui échappent, il n’a plus pour vocation que d’appliquer des directives tombées d’en haut en tentant de les faire passer pour incontournables, nécessaires et logiques. Comme les formations politiques nationales ne peuvent directement et ouvertement avouer leur impuissance, il devient nécessaire de désigner des boucs émissaires aux peuples dont l’expression démocratique a fondamentalement été confisquée par des instances que personne n’a élu.

Rien ne pourrait être pire pour le système global que des peuples qui demandent des comptes, qui décident de reprendre leur avenir en main. Aujourd’hui, la seule attitude possible laissée au plus grand nombre, c’est la soumission totale et sans questionnement à la dictature du Marché. Cette soumission s’est construite à coups de postulats plus ou moins vérifiables assénés avec des accents de pseudo-vérité universelle : le Marché s’auto-régule, le Marché fait toujours et forcément mieux que tout autre organisation humaine possible, le Marché, c’est la concurrence libre et parfaite, le Marché seul garantit la meilleure répartition des richesses possible, etc. Quiconque remet en cause les diktats du Marché, sorte d’entité supérieure quasi divine car supposée totalement infaillible, est automatiquement taxé d’être au mieux, un doux rêveur, au pire, un débile réactionnaire, en opposition au défenseurs du tout-économique, auto-baptisé progressistes.

Relocalisation démocratique

La clé de voûte de ce système de confiscation de la démocratie aux peuples qui sont sensés l’exercer, c’est la délocalisation des centres de pouvoir. Les autres délocalisations, de la main d’œuvre, des ressources financières, des centres de production n’en sont que la conséquence. Les décisions ne se prennent plus à l’échelle des peuples, par ceux qui sont désignés par les urnes pour le faire, mais à l’échelle de la planète, par des instances supra-nationales dont les membres n’ont été élu par personne. FMI, OMC, BM, les fonctionnaires qui pilotent ces organismes n’ont à répondre de leurs actes devant personne, n’ont pas eu à défendre une vision du monde ou un projet de société, ils se contentent d’appliquer le réalisme économique libéral, de gré ou de force. Ce sont eux qui concrètement décident du sort des peuples, comme en témoigne l’expérience Lula au Brésil, qui a finit par se ranger aux diktats du marché. Il est devenu quasiment impossible à un gouvernement national d’appliquer une politique autre que libérale, quel qu’ait été le mandat dont son peuple l’a investi. Il s’agit là d’un terrible déni de démocratie, qui loin de se cantonner aux dernières grandes dictatures de la planète, affecte l’ensemble de l’humanité.

C’est bien à cause de cet état de chose, que le théâtre des élections locales (au sens de nationales) est à présent totalement vidé de sens. Cette mort démocratique insidieuse qui ne dit pas son nom ouvre des boulevards aux tribuns de tous poils, au manipulateurs d’opinion, à ce que l’on appelle les populistes. Devant l’impuissance du vote à choisir une politique capable d’améliorer leur sort, les peuples appellent des solutions toutes faites, ils cherchent des gouvernements forts, des dirigeants autoritaires pour remplacer le désordre social que génère forcément le libéralisme par l’ordre policier. Ceci signe forcément la fin de l’illusion démocratique soigneusement entretenue depuis des années.

C’est pourtant aux peuples eux-mêmes qu’il appartient de choisir leur destiné et non à quelques obscures fonctionnaires internationaux. Or, l’autonomie des peuples passe par la reprise du contrôle des outils du pouvoir : la faculté d’appliquer des taxes sur la circulations des biens et des finances en fonctions des critères choisis (respect du droit des travailleurs, rémunérations décentes, respect écologique), pouvoir rendre inaliénables les ressources communes et vitales de cette planète (air, eau, énergie, etc.), décider de ses priorités économiques (privilégier le rendement du capital ou celui du travail), décider de la répartition des richesses, choisir un modèle de société, un type d’organisation sociale, une vision du monde, pouvoir réinventer d’autres possibles, car il appartient aux peuples de se déterminer.

Il peut être nécessaire d’avoir des instances dirigeantes internationales. Mais il convient de dénoncer l’illégitimité de celles qui nous gouvernent actuellement. Toute instance décisionnelle, quelle que soit sa dimension géo-politique, ne peut exister qu’en tant qu’expression de la volonté des peuples qu’elle est supposée gouverner. C’est le fondement de la démocratie.