Action - réaction.

Plus la chasse aux chômeurs s'intensifie, plus ces derniers se défendent pied à pied. Et ils ont bien raison. Nous avons bien raison. Parce que même si je suis en "reprise d'activité", je me sens toujours concernée. Chômeur un jour, chômeur toujours...

Le grand truc en ce moment dans la lutte contre le rouleau compresseur du moins-disant social, c'est les discriminations. Et là, ça y va bon train : trop étranger, trop vieux, trop jeune, trop femme, trop gros, trop diplômé, pas assez... On n'a que l'embarras du choix en matière des discriminations à l'embauche, à tel point que cela en devient un peu paradoxal, voire un chouia suspect. Il y a tellement de catégories discriminantes que bientôt, il deviendra difficile de ne pas entrer dans l'une ou l'autre, qu'il sera impossible de ne pas subir SA discrimination à soi tout seul.
Du coup, les chômeurs contre-attaquent en montant des collectifs liés à la discrimation à l'embauche. C'est justifié. C'est nécessaire. Mais est-ce vraiment la bonne manière de s'y prendre?

La catégorisation de la défense des chômeurs me semble être une impasse pour l'idée même d'un mouvement uni des chômeurs/travailleurs.

On peut continuer à se dire qu'on est au chômage parce qu'on est femme, vieille, unijambiste, grosse et bigleuse, ce qui occulte l'aspect problème global économique du chômage au profit d'une sorte de responsabilité individuelle, de problème de petites cases.

Or, le chômage touche tout le monde, avec une belle indifférence démocratique. Le fait que je n'ai pu trouver de boulot en 3 ans de recherches actives, volontaires et bien calibrées (je parle de mon nombril, mais il se trouve que je ne suis pas la seule de mon acabit) me laisse penser qu'il ne s'agit pas d'une question de profil, mais bien de chaises musicales : 34 ans, qualifiée, avec expérience, j'ai le profil même de ceux qui sont hautement employables et qui devraient, peu ou prou ne pas être concernés par le chômage.

Pour moi, la seule variable réelle d'employabilité dans un contexte de raréfaction VOULUE du travail, c'est la soumission, la servilité : "oui, je trouve qu'un SMIC, même partiel, c'est très bien pour moi, oui, je suis content de bosser loin de chez moi et je n'ai pas de vie privée, oui, j'aime faire des heures sup non payées, merci patron de me donner un boulot intense et mal payé qui m'évite de réfléchir à l'absurdité de la situation".

Avec ce type de mentalité, tu es content de bosser pour 400 €/mois et c'est tout ce qu'ils demandent en face. A ce moment-là, jeune, vieux, femme ou pas, ils s'en foutent, ce qui compte VRAIMENT, c'est le niveau de prise en charge de ton salaire par l'Etat.

Je connais un endroit en plein recrutement. Des gens sympas. Tendance vieille gauche. Ils hésitent aujourd'hui entre 2 candidates (pas spécialement le profil du poste, mais est-ce bien grave?) : une nana de 57 balais, prise en charge à 70% et une nana de 24 balais, prise en charge à 90%. La nana de 57 convient un peu moins mal au poste, mais si seulement sa prise en charge....

En fait, qui vous êtes, ce que vous avez fait, ce que vous savez faire, la majorité des employeurs s'en foutent. Le seul truc qui compte, c'est combien vous allez coûter, c'est à dire : à quel point ils vont pouvoir optimiser le fric qu'il vont se faire sur votre dos, votre labeur!
Le reste (les compétences, les profils et tout ça), c'est surtout pour amuser la galerie et occuper les chômeurs à lutter entre eux.

Aussi, quand on commence à voir les choses sous cet angle, on commence à comprendre que les stages CV + Lettre de motivation, c'est plutôt de l'ordre de la fumisterie et de l'occupation/contrôle de la masse des sans-emploi. Un bon CV, en fait, c'est surtout : très disponible, très désespéré, pas gourmand pour un sou, et si possible, avec la liste des aides et des contrats spéciaux pour lesquels on est éligible.

Bien sûr, il est plus rassurant de trouver une raison précise au fait d'avoir été éjecté d'un énième recrutement, plutôt que de se dire qu'on l'on subit juste la loi du nombre. Car, fondamentalement, ne pas avoir une part de responsabilité dans son état de chômeur, c'est aussi se rendre compte, horrifié, que l'on ne dispose d'aucun levier pour changer cet état de chose, pour améliorer sa situation. Que le volume ou la qualité des candidatures que l'on envoie n'a pas d'incidence, que l'on dépend juste du bon vouloir d'autrui, et que seule sa désespérance pourra faire la différence.

Alors on se raccroche à l'idée intéressante que l'on est discriminé pour telle ou telle caractéristique secondaire, occultant de fait que le chômage de masse est la forme la plus implacable et la plus brutale de discrimination des travailleurs entre eux!