Il existe des films dont même la distribution éclatante ne peut faire oublier l’austérité du sujet et que, du coup, nous allons voir à reculons.
Dommage pour nous!

The Hours, l'afficheThe Hours tisse le destin mêlé de 3 femmes dans la force de l’âge : une femme au foyer coincée dans une petite banlieue américaine des années 50, une éditrice new-yorkaise talentueuse de notre époque, embourgeoisée, qui se dévoue au chevet de son ex-amant d’un été et prépare dans l’élan une grande réception et Virginia Woolf, écrivaine fiévreuse engluée dans les codes de l’Angleterre victorienne, qui se lance dans l’écriture de Mrs Dalloway : "Toute la vie d’une femme dans une seule de ses journées".

Chaque histoire renvoie à l’autre : L’une l’écrit, la deuxième la lit, la troisième la vit. Mais c’est toujours la même histoire : celle de l’enfermement des femmes dans des vies étriquées, enfermement rarement choisi, souvent subi.

Condition de la femme moderne

Hannah Arendt écrit que la viva activa de l’homme moderne s’articule forcément autour de trois activités humaines fondamentales :

  1. le travail, soumission à notre condition animale, à la nécessité de se nourrir
  2. l’œuvre, le monde des objets, des créations qui s’inscrivent dans l’espace-temps
  3. l’action, la relation aux autres, le politique, qui transcende la diversité humaine.

Trois activités liés à la condition essentielle de l’homme : sa mortalité.

Nicole Kidman méconnaissable dans The HoursOr, si l’on regarde The Hours pendant que l’on lit la condition de l’homme moderne de Arendt, on ne peut s’empêcher de faire la jonction entre ces deux activités à première vue si disparates : la condition de la femme, qui finalement, évolue bien peu. Ces trois vies de femmes se caractérisent par l’enfermement imposé par des règles induites et intériorisées, une époque, une représentation sociale contraignante du rôle de la femme, le retrait, une forme de dévouement presque obscène aux autres et la négation de soi. Des vies qui n’accèdent à aucune des conditions nécessaires de la viva activa. La femme se retrouve à l’ombre de l’accomplissement de la vie de l’homme, dépouillée de son propre droit à exister et finalement confrontée à la vacuité de son existence.
The Hours, c’est donc le portrait en une seule journée de trois femmes qui ressentent assez brusquement et confusément le vide d’une existence imposée tant par renoncement que par soumission au regard extérieur. Il s’agit aussi de trois femmes qui fondamentalement transgressent les codes qui les enferment :

  1. Virginia refuse la place qui lui est allouée, elle crée, elle écrit, elle est dans l’œuvre. L’affrontement avec la cuisinière de la maison est assez emblématique du rejet des rôles traditionnels par Virginia : elle se dérobe à son devoir de maîtresse de maison qui exige d’elle de tout régenter.
  2. Avec une tendresse ironique, le poète joué par Ed Harris surnomme Clarissa Vaughan, l’éditrice qui s’occupe de lui depuis des années : Mrs Dalloway, du nom du personnage du roman éponyme dont elle partage l’existence, en ce jour de réception. Elle finit par se demander si son existence n’est pas futile, pendant que le vernis élaboré pendant toutes ces années craque de toutes parts.
  3. Laura Brown étouffe dans sa vie de ménagère pour réclames des années 50, rejette ses rôles de femmes au foyer parfaite, de femme aimante, d’amie compréhensive et discrète et de mère attentive. Le regard des autres lui pèse. Elle ne supporte plus l’image qui lui est renvoyée. La lecture du livre de Woolf lui ouvre d’autres perspectives en la renvoyant au caractère vain de sa propre existence. Elle doit s’évader. Elle pense au suicide. Elle choisira la vie et l’opprobre générale.

Trois existences qui se rejoignent dans le roman de Virginia Woolf et qui racontent la même exclusion de la viva activa.

Desperates Housewives

La nouvelle série qui a fait un tabac aux Etats-Unis et qui débarque sur Canal+ creuse-t-elle le même sillon que The Hours, avec un humour déjanté en plus? Drôle de question. Pourtant, l’univers des séries a bien changé ces dernières années. Même si le moteur principal de presque toutes est de deviner qui va coucher avec qui, les thèmes abordés en filigrane des intrigues plutôt indignifiantes insignifiantes[1], sont eux particulièrement forts et ancrés dans leur temps.
Mais de là à espérer une analyse de la condition de la femme moderne à la hauteur de The Hours, c’est peut-être beaucoup demander… wait and see[2]! Mais l’humour est parfois une arme féroce pour dépeindre les aspects les plus sordides de la condition humaine actuelle.

The Hours n’est pas un film pop-corn, on s’en serait douté. C’est un de ces films trop rares qui poussent à la réflexion, voire à l’introspection, et qui pourtant ouvre une multitude d’univers mentaux. Bien sûr, le casting est à la hauteur du sujet, mais l’on passe étrangement beaucoup de temps à tenter de retrouver les traits mutins de Nicole Kidman dans le visage austère et tourmenté de Virginia Woolf. Encore une performance d’actrice partie à la recherche d’un Oscar, ce qui ne manqua pas de lui arriver pour ce film.
Quoi qu’il en soit, un film capable de nous pousser à nous replonger dans un livre de philo mérite d’être vu, tout simplement.

Notes

[1] Merci à Laurent pour sa relecture attentive de mes fautes, encore que le néologisme indignifiantes me parle aussi beaucoup et ne manque pas d’intérêt. Il est vrai que la plupart de mes billets sont écrits en un seul jet, toujours dans une sorte de compulsion verbeuse un peu floue, et mes deux ou trois relectures dans la foulée ne me permettent jamais de repérer toutes les coquilles, souvent issues de la bien connue polio du clavier

[2] Attendons donc de voir ce que cela donne quand nous aurons l’occasion de découvrir ce phénomène de société…