Petit week end sur Angoulême pour le mariage d’un cousin. Entre les autoroutes privatisées qui font surconsommer du jus à 1,40€/l et les chemins de traverse, on choisit l’aventure.

– Nous ne somme pas des touristes mais des voyageurs!
– Quelle différence?
– Un touriste est une personne qui ne pense qu’à rentrer à peine vient-elle d’arriver…
– Alors qu’un voyageur pourrait ne plus rentrer

Un Thé au Sahara, Bernardo Bertolucci, 1990.

Je dirais que dans un voyage, même court, le trajet compte au moins autant que la destination. Et l’idée de renchérir le coût du voyage pour gagner une heure de translation, le tout pour voir le bitume de l’autoroute sans fin ne nous plaisait pas du tout. Dommage cependant que ce jour-là, nous n’avions pas la clim’, car c’était l’un des plus chauds de l’année.

A la maison

L’heure du repas a sonné vers Langon, avec le choix "qui s’impose" : s’arrêter au Mac Do : rapide et sans surprise. Avec un cadeau en toc pour la gosse. Mais là, comme ça, l’idée de me fader une fois de plus le RMI du culinaire m’a littéralement fait sortir les yeux de la tête :

  • On va tenter notre chance dans un petit resto sans pedigree.
  • Oui, mais on risque de ne rien trouver, ou de tomber sur un truc pas bon
  • Oui, c’est sûr, chez Mac Do, y a pas de risque. Partout dans le monde t’es sûr de bouffer strictement le même truc pas bon. Alors qu’une petite gargote qui ne paie pas de mine, c’est l’aventure, c’est la découverte, c’est du 50/50 : tu tombes bien ou pas. Mais au moins, t’as découvert quelque chose.

Il tombe d’accord avec moi : le premier petit resto avec un plat du jour pas trop cher, on se le fait. Banco!

La MaisonLe premier sur la route est plutôt pas dans nos cordes : il n’y a que des grosses cylindrées garées devant, un couple d’archi-vieux s’extirpe d’une Mercedes dernier modèle et se traine vers l’entrée du restaurant qui n’affiche aucune carte, aucun prix. On roule. On remonte droit au nord, vers Libourne et ses terroirs viticoles fabuleux. A Pian sur Garonne, une petite maison aux volets bleus en haut de la côte : La Maison, 12€ le menu. Un peu cher pour nous, mais on tente.

SylvieQuand j’étais gosse, avec mon père, il nous arrivait de sillonner la France d’un bout à l’autre pendant l’été. On roulait en 4L ou en Fuego (les jeunes ne peuvent pas comprendre les 2 concepts), on bouffait de la départementale, on se paumait dans des bleds à la Délivrance, on découvrait des coins sublimes, on rencontrait des gens, et tout cela, toute cette improvisation donnait une saveur incroyable à ces vacances. Comme ce jour de cagne où on s’est effondrés à bout de ressources dans ce petit resto de Lézignan-Corbières, et où l’on a mangé l’un des meilleurs cassoulets de notre vie.
A Pian sur Garonne, ça a été un peu la même chose, une de ces parenthèses incroyables dans une vie pas toujours très savoureuse.
On prend le menu, parce que la serveuse laisse entendre que c’est le meilleur choix. Elle dresse une table toute simple, avec des assiettes comme chez les grands-mères. Elle va à la table à côté, occupée par des Anglais à l’air franchement béat et pose devant eux une énorme terrine de rillettes. Je n’aime pas les rillettes. Vraiment pas.

  • Je les ai faites hier soir : vous m’en direz des nouvelles

Les Anglais sont radieux. Elle nous amène un gros saladier de salade pommes-de-terre-thon-tomates et un plus petit de cervelas.

  • Quand vous aurez fini, faites passer à côté.

ClafoutisEn fait, elle s’appelle Sylvie, elle a repris ce bar-restaurant de campagne il y a un an et elle fait tout toute seule. Comme ses rillettes. Fabuleuses. Je n’avais jamais mangé de rillettes avant : pas grasses, goûteuses, parfumées, avec la chair fibreuse juste comme il faut. Je commence à comprendre que les Anglais sont des permanents. Comme les vendangeurs qui viennent d’arriver. C’est une cantine familiale. Moules-frites : dans une grosse marmite, à partager avec les autres clients, avec un sourire. Les frites sont maison. Elles viennent du jardin. Comme les poires du clafoutis.

C’est simple, c’est bon, c’est savoureux. C’est une cuisine sans prétention, directe, nourrissante. Une cuisine qui raconte sa cuisinière, sa passion des bonnes choses, des choses simples et évidentes comme cette heure et demi passée au milieu de nulle part dans un pur moment de bonheur. Merci Sylvie.

L’or rouge de la terre

Cheval BlancLe bon vin est le compagnon d’une bonne cuisine, et tout comme elle, il raconte celui qui l’élabore.
Le lendemain, déjà de retour de la noce, nous décidons de contourner Libourne par l’Est, sillonnant les vignobles parmi les plus prestigieux de la planète. Des vignes, des vignes, des vignes partout, à perte de vue, dans chaque recoin de terre, un cep tortueux et taillé au carré porte ses grappes lourdes et noires, comme les pis enflés d’une vache impatiente de se faire traire. On quitte la voie principale, coupant par Lalande de Pomerol. Je pense bien sûr à Michel Roland, l’eonologue star de Mondovino, dont je traverse le fief. Je pense à Rolandisation des vins du bordelais et je me dis que si les consommateurs voulaient du vin-cola, l’autre buse parviendrait à vendre à prix d’or l’idée à des propriétaires de château en mal de bénéfices galopants.Cépages En voyant toutes ces vignes taillées avec minutie, toutes ces grappes quasi turgescentes, je comprend que la rolandisation est une impasse. Parce que les grands vins, comme la grande cuisine, pas celle qui se la raconte avec trois billes de matière perdues dans un océan de sophistication branchouille, mais celle qui peut vous emporter, vous ravir, comme la cuisine de Sylvie, les grands vins aussi nous parlent, nous racontent leur histoire, leur terre et ceux qui les aiment et les élèvent sans impératif marketing.
Ce n’est pas aux viticulteurs de s’adapter au goût du jour, ou prétendu tel, c’est aux amateurs d’être attentifs et de venir écouter l’histoire que seul un bon vin peut leur raconter.

La mecque du pinard

Saint-EmilionOn a voulu pousser le vice jusqu’à aller prendre un jus de fruit à Saint-Emilion, le fief du vin. Il y avait bien sûr des hordes de touristes, mais aussi la bonne surprise d’une jolie ville médiévale où l’argent qui coule à flots a servi à rendre vie aux vieilles pierres. Les habitants du cru (expression tombant à pic, pour le coup!) nous ont même fait l’exquise surprise d’être aimables avec les touristes dépenaillés que nous étions. Et faute de s’offrir un vin fin, on a ramené une autre spécialité locale : le macaron.Boucherie

On a roulé longtemps dans les vignes, droit vers le sud, vers la maison, la nôtre. On a fini par arriver dans la forêt, les Landes, dernière étape avant notre coin de Gascogne. Et pendant que le soleil rattappait l’horizon, on s’est arrêté une dernière fois, pour admirer la boucherie de Bazas, et sa nouvelle déco à l’ancienne, ces petites faïences rouges et blanches qui évoquent le papier vichy où le boucher de ma grand-mère déposait avec amour ses steaks fraîchement hachés.

Finalement, dans le voyage, il ne faut pas rater le trajet, la rencontre, la surprise, la découverte et les petits détours.

L’album de voyage