Il n’y a pas que les "vrais" journalistes qui on le droit à leur marronnier. Tous les ans, la télé part en vacances, inévitablement, et ça me fait toujours le même effet. Mise à part que Bové n’est pas encore en taule cet été, ce texte écrit sous la canicule de 2003 est toujours d’actualité, et pour un bon bout de temps, sûrement!

Comme tous les ans à l’approche des beaux jours, la télé prend ses vacances. L’étrange lucarne devient alors une morne plaine, vivant au ralenti. On avait bien senti le vent tourner. Les signes étaient clairs. Pourtant, à chaque fois, le choc est brutal.

Déjà, courant mai, on a senti le vent tourner. La mine réjouie, le présentateur du journal télévisé avait l’œil qui frisait en évoquant les aqueducs du mois comme autant de préludes aux grandes vacances. Assez rapidement, quelques émissions ou séries ont quitté discrètement le PAF pour cause de trêve estivale, certaines même avec un certain manque d’élégance, comme Friends, interrompu abruptement par Canal Jimmy fin mai à 3 épisodes de la fin pour cause de vacances d’été. Pour les aficionados, c’était déjà de la haute trahison. Mais fin mai ? Les grandes vacances sont-elles un peu plus tôt chaque année ?

Dès début juin, entre deux petits coups de griffes aux enseignants en grève, la grande messe du 20 heures commence subrepticement à s’entrelarder de reportages édifiants sur les plages françaises ou les beaux coins en montagne. C’est comme des petits coups de pied sous la table : "rappelle-toi ! L’été arrive, il va falloir que tu partes en vacances ! ". Plus les jours passent et moins le monde existe, si ce n’est pour vanter les mérites des voyages à l’étranger. Puis arrive la météo des plages. Le reportage sur la vie en camping. Tiens, Bové va commencer les vacances à l’ombre, lui ! Et la sécheresse, aussi. Les boulettes de fioul, mais surtout pour dire que tout va bien, la plage sera propre, on n’attend plus que vous. Et les uns après les autres, les présentateurs télé, de journaux, de jeux, de débats, d’émissions culturelles (si, si, il doit bien en rester quelques-unes !) disparaissent, épanouis, dans un grand au-revoir qui sent bon les grillades au soleil, les pâtés de sable sur la plage dorée, le bon air qui titille la narine et nettoie des miasmes des agglomérations polluées.

Fin juin, ce n’est pas compliqué, il ne reste plus que vous, seul, fidèle au poste, à ce poste de télé qui vous nargue de ces rediffusions de vieilles séries pelées par le temps, de ces jeux débilitants quasi-quotidiens où des décors enchanteurs ne parviennent à vous faire oublier la vacuité des enjeux et des participants, de ces reportages France profonde et congés payés, mal montés avec un commentaire affligeant en voix-off, il ne reste plus que vous, vous et les 40% de Français qui comme vous, et comme chaque année, ne partiront pas en vacances.

Allez, courage ! A l’heure où on vous rabâche qu’il va falloir travailler plus et plus longtemps, que c’est inévitable, qu’il faut redonner au travail une place centrale, vous assistez, médusé, aux 2, voire 3 mois d’éclipse estivale des stars de la télé. Il n’y a plus de combats à mener, les syndicalistes aussi vont bronzer (sauf, peut-être, monsieur Bové), plus de mauvaises nouvelles, plus de débats, plus de guerres, plus rien si ce n’est la recette infaillible du petit Dylan, sur sa plage du Finistère, pour monter un beau château de sable qui défie fièrement la marée. "Y a quelqu’un qui veut du melon ?". Heureusement qu’il reste les irréductibles empêcheurs de festivaler en rond que sont ces intermittents du spectacles. Il reste encore un peu de vie, un peu de cris dans le petit écran.

Dans 2 mois, dans un nouveau gigantesque et orgasmique embouteillage, ils reviendront, telle une nuée de sauterelles au teint délicieusement halé, et reprendront leur place dans la boîte à cons, avec la rentrée des classes, et les impôts et la réforme de la Sécu, et aussi les feuilles qui tombent et les pics de pollution qui reviennent enfin reprendre possession des villes. Vous vous sentirez mieux, moins abandonné, Urgences va reprendre, PPDA va revenir, les infos vont redevenir sérieuses, vous referez partie du grand tout, de cette grande communauté qui, tous les jours, pendant plusieurs heures, dans leur salon, laisse la télévision lui raconter comment est le monde.


Article publié le 10 juillet 2003 dans l’Echo du Village n° 251