Dans la série des fonds de tiroir, ce petit article sans prétention, écrit à l’occasion d’une Edition Spéciale Ecologie de l’Echo du Village du 8 avril 2004, une forme de clin d’œil en contre-pied de discours toujours actuels.
Chronique d’une apocalypse annoncée.

Depuis plusieurs années, nos sociétés post-industrielles ont pris conscience de l’impact écologique de la consommation frénétique d’énergie fossile. Quelques efforts plutôt mous du genou vont dans le sens de la modération de la consommation d’énergie et de la recherche d’autres sources d’énergie renouvelable. Mais au-delà du volet énergétique, la pénurie annoncée de l’or noir va signer l’arrêt de mort de la civilisation du plastique.

Dans un excellent article paru dans Le Monde du 1er avril 2004, Yves Cochet, ancien ministre du territoire et de l’environnement, dresse le noir tableau des conséquences de la fin des stocks de pétrole. Dès 2010, (horizon particulièrement palpable!), la production terrestre de pétrole aura atteint son pic de production et nous commenceront notre longue descente aux enfers dans un monde de pénurie.
Il est intéressant de noter qu’il s’agit là de la prise de conscience d’une catastrophe annoncée. Vivant dans un monde fini (le globe terrestre) et dépendant d’une ressource non renouvelable et surexploitée, nous pouvions légitimement nous attendre, tôt ou tard, à une situation de pénurie dramatique et irréversible. Au lieu de prendre des mesures de limitation de la consommation de l’or noir, de recherche de ressources alternatives, nous continuons de dilapider le pétrole comme si nous avions l’éternité devant nous.
Cependant, les premiers signes concrets de prise de conscience au plus haut niveau de la finitude de l’approvisionnement en pétrole se font jour avec une certaine acuité. La Guerre d’Irak est la première pétro-guerre, financée et dirigée par les industries d’extraction et d’exploitation du pétrole qui cherchent dès à présent à assurer leur futur approvisionnement d’une ressource dont la valeur devrait très prochainement s’envoler.

Transports, chauffage, industrie, énergie : de nombreux secteurs vont être totalement déstabilisés et la survie de nos modèles économiques va être sérieusement remise en question.
Mais le plus gros des impacts prévisibles va toucher l’industrie pétrochimique et l’un de ces produits les plus connus et utilisés au monde : le Plastique!

Sacs dans les arbres, bouteilles dans la nature, déchets dans la mer… du point de vue écologique, le plastique n’a pas bonne presse. Sa grande durée de vie, sa faible biodégradabilité en fait un matériaux extrêmement polluant. Et pourtant, et pourtant…

Le plastique est partout, tout autour de nous, tout le temps : objets divers et variés, emballages. Il entre aussi dans la composition des fibres vestimentaires modernes, représente une part croissante des éléments de construction des moyens de transport, des habitats, et sont partout dans notre environnement immédiat : gaine de câbles, électriques ou autre, tuyauteries, ustensiles de cuisine, jouets, accessoires de mode, outillages, équipement électronique, l’informatique. Toutes les cartes électroniques sont montées sur un substrat plastique, nos cartes bancaires sont des bouts de plastique. Il y en a partout. Sans compter d’autres dérivées pétrochimiques, comme les peintures, les engrais agricoles, les cosmétiques… etc.
Enfin, ne perdons pas de vue que l’essentiel du plastique de nous consommons est tout de même recyclable de très nombreuses fois.

Que serait dont un monde sans pétrole, et surtout, sans plastique?

Serait-ce un monde plus propre? On peut le penser dans un premier temps. Mais allons-nous renoncer à nos objets quotidiens ou tenter de continuer à les produire par d’autres moyens avec d’autres matériaux?
On peut envisager de revenir aux emballages en verre pour les aliments liquides et semi-liquides, au papier pour les matières sèches. Ce qui implique de renforcer fortement les industries du verre et du papier, mais aussi de la métallurgie dont on ne peut dire qu’elles sont sans conséquence sur l’environnement (pollution, déforestation… etc.). Pour les plastiques souples, nous pouvons envisager de revenir au caoutchouc, mais combien faudra-t-il de plantation d’hévéa pour compenser? C’est incalculable. L’impact sur la faune et la flore serait terrible.
Et comment monter des circuits intégrés sur un autre support que le plastique? Un autre matériaux aussi malléable, usinable, non conducteur et inerte? Le fait est que la fin du plastique signifie l’abandon de très nombreuses applications, comme l’électronique, omniprésente et donc la mise en œuvre d’industries de substitution très polluantes et prédatrices de l’environnement.

La fin du pétrole, actuellement, signifie à court terme la fin de la civilisation de la technologie et de la consommation.

Ce serait peut-être une très bonne chose pour l’équilibre écologique de notre biosphère, peut-être même pour l’humanité.
Mais à court terme, vu l’absence de planification de la gestion de l’épuisement annoncé d’une ressource stratégique, la fin de la civilisation du pétrole risque de générer un fantastique chaos économique, mais aussi géopolitique. Les grandes puissances en présence, grands Etats, organismes supranationaux, multinationales voraces, conglomérats financiers, tous vont se battre pour détenir ce que l’on appelle en géostratégie le despotisme hydraulique, c’est à dire la maîtrise et le contrôle en amont d’une ressource vitale pour tout le monde. Il s’agit là d’un pouvoir considérable, et il y a fort à parier que la bataille sera âpre et sans concession pour la maîtrise des dernières sources du pétrole, sans considération d’aucune sorte pour l’environnement ou les peuples.

Quand ce moment viendra (quand, et non pas si…), on risque de regretter amèrement l’ère joyeuse du plastique.