« Pour noyer ton chien, accuse-le de la rage! » ou comment chaque époque a son bouc-émissaire pour occulter l’incompétence des gouvernants.

Le gouvernement va modifier le contrôle et l’accompagnement des chômeurs

Plus les politiques pour l’emploi patinent, plus le ton se durcit à l’égard des victimes du chômage. En fait d’accompagnement du chômeur, on ne parle que d’un renforcement des sanctions, alors que le terme même de sanction n’est pas du tout approprié. Car sanctionner ne signifie pas automatiquement punir, mais bien avoir le pouvoir de répondre positivement ou négativement à une action donnée. Ainsi, un diplôme sanctionne une bonne année d’étude, une victoire sanctionne une belle performance d’athlète. La sanction récompense autant qu’elle punit. En ce sens, j’aimerais bien un véritable renforcement des sanctions de la recherche d’emploi des chômeurs, car pour l’instant, seul le volet répression existe.

Les dessous de l’accompagnement des chômeurs.

L’ANPE sanctionne car l’ANPE accompagne le chômeur dans le cadre du PARE. Ainsi donc, au lendemain de mon licenciement économique, j’ai eu le droit à un entretien de 30 minutes pour faire le point sur ma situation, mes compétences, mes projets et mes techniques de recherche d’emploi. 30 minutes, c’est un peu court, mais à la 31ème minute, mon interlocuteur a commencé à regarder nerveusement la trotteuse de sa montre. Parce que le temps de passation est chronométré, parce que chaque agent a des quotas de chômeurs à respecter.
6 mois plus tard, j’ai eu le droit à 20 minutes d’entretien, essentiellement destinées à vérifier sur pièces que je cherche bien un boulot : candidatures, stratégies, actions. 20 minutes c’est suffisant pour un contrôle, mais rien pour la partie accompagnement.

6 mois passent, voici le RDV suivant. Une douzaine de chômeurs se retrouve dans une petite pièce. On nous donne des petits dossiers de 4 pages à remplir : actions mises en œuvre, démarches, résultats, difficultés, stratégies. Certains ne sont pas des pros du stylo, je les regarde du coin de l’oeil ramer sur leur pensum : pas le droit de tuster sur le voisin. Ramassage des copies : prenez un ticket, on va vous appeler.
10 minutes! Le coup des copies permet de faire tomber le temps de passation semestriel à 10 minutes. Tant pis pour ceux qui sont meilleurs à l’oral. Un an de chômage! Il va falloir élargir son champ de recherche, non? Ça, pour être élargi, on va être élargi, oui. A candidaté suffisamment : suivant. La voix résonne comme un tampon encreur : bon pour 6 mois de plus.

On est en février dernier. En fait, les convocations tombent tous les 5 mois, maintenant. La spirale se rétrécit. J’ai tout bien élargi. Je demande un bilan de compétence : « J’ai un profil compétences, mais les chefs d’entreprises cherchent des profils métiers : j’aurais besoin d’aide pour définir à quels métiers correspondent mes compétences. Cela rendrait mon offre de service plus lisible« . le gars de l’ANPE me glisse un regard torve et part sur une diatribe syndicaliste sur la politique de répression anti-chômeurs. J’abonde dans son sens. Il explose les 10 minutes : « Non, vous n’avez pas besoin d’un Bilan de compétence!« . Affaire classée. « Dans ce cas, veuillez rayer la mention « nous vous avons proposé des offres d’emplois », parce que vous ne m’avez jamais rien proposé du tout, vous m’avez même renvoyé des candidatures sans transmettre à l’entreprise!« . Je marque aux points. Je n’avance pas d’un pouce.

Le pouvoir de dire oui

12 juillet dernier. J’ai reçu la convocation moins d’une semaine avant. Dommage pour ceux qui se seraient absentés quelques jours. Il parait qu’officiellement, le chômeur a le droit à 35 jours de vacances par an. Mais c’est un plan qui pue. Je me suis toujours abstenue. Convocation à 8h15. J’habite à une heure de route. Le lendemain, j’ai un autre RDV pour finaliser la création de ma petite entreprise. Ça tombe mal, j’avais des papiers à préparer. J’arrive à 9h30, je prend un ticket. 45 minutes d’attente, c’est mon tour.
C’est une femme. D’habitude, ce sont des hommes.

  • Mais vous n’étiez pas au RDV de 8h15!
  • Non, j’ai eu des démarches à faire de dernière minute pour ma création d’entreprise. J’ai choisi d’arriver en retard.
  • Mais ce n’est pas possible! Comment allons-nous faire le tour en 10 minutes?

Il s’agissait bien de remplir la double page, productivité oblige!

  • Tout va bien! Mon dossier est à jour. Posez vos questions, j’ai tout en tête, je peux vous résumer ma situation en 2 minutes.

Je fais le tour de toutes mes démarches et échecs, lui explique mes stratégies et les moyens mis en œuvre, aborde la question du boulot génial que je n’ai pas eu et que je n’aurai jamais et du fait que, suite à cette révélation, je cherche à créer ma boite, plutôt que de rester le cul dans l’eau. En 2 minutes chrono! Elle a presque l’œil humide.

  • Vous savez, des chômeurs comme vous, il n’y en a pas beaucoup. Vous êtes vraiment allée au bout des démarches que vous pouviez faire, de ce que nous pouvions faire pour vous. Maintenant, il vous faut vous détendre et attendre que toutes vos actions portent leurs fruits.
  • Je suis en fin de droit dans deux jours. Je ne vois pas comment je vais pouvoir attendre tranquillement que mes actions portent leurs fruits.
  • Vous avez fait un très bon travail. Finissez les démarches de création de votre entreprise et prenez des vacances, profitez de votre famille, prenez des forces, vous en aurez besoin pour la rentrée.
  • Oui, c’est juste que je n’ai plus de revenus.
  • Vous avez fait une demande d’ASS ?
  • Oui
  • C’est très bien. Cela vous aidera bien pendant la première année de votre entreprise. On ne dit pas souvent ça, mais dans votre cas, c’est une bonne chose.

A ce point, je me dis qu’elle va me filer la médaille du chômeur du mois, avec portrait dans le hall, comme chez MacDo. Je me dis aussi que s’il y avait vraiment pouvoir de sanction, alors logiquement, je devrais avoir le droit à 6 mois de rab’ pour me soutenir dans ma recherche d’emploi. Mais en fait, vous avez bien compris. Dans les mesures d‘accompagnement des chômeurs, il n’y a que le volet coercitif, que le pouvoir de dire non, que le bâton, que la punition. Et en fait d’accompagnement, il n’y a que du contrôle. Et les nouvelles lois ne font que renforcer la culpabilisation, la contrainte. Jamais on n’aborde la question du soutien, de l’aide, de la récompense. Non, c’est juste bête et méchant.

  • Vous êtes mobile?
  • Pardon?
  • Est-ce que vous êtes mobile?

Je me fend alors de mon plus large sourire, me penche vers elle sur le ton de la confidence et lui demande:

  • Pourquoi? Vous connaissez un coin de France où il n’y a pas de chômeurs?