Cela doit être les vacances, celles des autres, bien sûr, allez savoir. En écho au texte précédent, j’exhume donc un vrai document historique, mon tout premier article, rendu public sur le Net, en février 2003.
Si je reste en accord avec le fond, je crois que depuis, j’ai bien bossé pour tenter d’être plus "lisible"!
Merci à Pem, qui m’a appris à "enlever le gras"!

L’exhaustivité prétendue de l’information actuellement disponible et accessible par tout un chacun permet d’entretenir l’illusion que nous disposons tous de tous les éléments nécessaires pour appréhender la réalité sociale, économique et politique du monde, ce qui nous permettrait d’exercer librement notre citoyenneté.

L’instantanéité de la diffusion de l’information à l’échelle mondiale semble garantir la transparence des affaires publiques et l’égalité de tous en terme d’appréciation du réel, dans l’instant même. L’instantanéité et la profusion de l’information implique la problématique du tri de l’information pertinente et de la définition des critères d’évaluation de cette même pertinence. Cette délicate opération de validation de l’information doit se faire en temps réel, au fur et à mesure que cette information est diffusée. Or, l’analyse d’une information dépend de la capacité de chacun à la replacer dans son contexte, de la recouper avec d’autres sources, à prendre du recul par rapport à l’information, ce qui paralyse le processus d’ingestion du flux d’information, qui lui est continu.

Les informations se succédant sans interruption, la simple mise en perspective historique d’un événement implique la suspension du traitement continu du flux, ce qui pose le problème de la sélection de l’information : ce qui est mis en lumière plonge forcément d’autres éléments dans l’ombre. Le choix de l’information peut-il alors s’effectuer sans la capacité constante de faire appel à la mémoire historique à long terme : celui qui méconnaît son histoire est-il condamné à toujours répéter les mêmes erreurs ?

Dans 1984 de G. Orwell, la dictature s’exerce en modifiant et en réécrivant en permanence l’histoire. Le flux des NTIC, en nous privant du temps nécessaire à la mémoire, nous ampute de notre sens critique et historique. L’homme politique corrompu et condamné n’a plus qu’à attendre les quelques mois nécessaires à l’amnésie de ces électeurs pour revenir sur le devant de la scène. Les statistiques, sans cesse réévaluées, dont les modes de calcul sont régulièrement modifiés, perdent toute pertinence en l’absence de leur dimension temporelle sans que cela n’affecte personne. L’ennemi d’aujourd’hui est l’ami d’hier. Une information chassant l’autre, chaque jour contient sa propre vérité qui s’exprime uniquement ici et maintenant et qui rend la réalité d’hier obsolète et sans consistance. Noyé dans le flux informatif, l’agent est privé de sa mémoire, de sa dimension historique, amputé de sa capacité de jugement, de son esprit critique de sa capacité à discriminer l’authentique du fabriqué.

Trop d’information tue l’information et met à mal la démocratie.

Sans capacité à discriminer l’information, il devient difficile aussi, dans le règne de l’instant, d’identifier l’information de l’intoxication. L’authentification d’une information nécessite de nouveau la temporisation du traitement de cette information afin d’en identifier la source et donc d’en certifier l’authenticité. Or le traitement médiatique se fait « à chaud », en direct, en prise avec le « réel », ce qui coupe toute possibilité d’analyse à priori. Même si, à posteriori, l’information est identifiée comme manipulée, construite, sa diffusion sans précaution préalable à permis d’atteindre son but initial : la manipulation de l’opinion publique.
La gouvernance de nos démocraties occidentales se fait aujourd’hui à travers les médias de masse et le véritable levier du pouvoir est incontestablement l’opinion publique. Celle-ci est donc sans cesse prise en otage par divers groupes d’intérêt qui tentent par tout les moyens de contrôler l’information. Les derniers scandales financiers qui ont éclaboussé la finance internationale permettent de bien se rendre compte des enjeux de la manipulation de l’information, tant à sa source que dans sa diffusion.

La crise irakienne actuelle est un cas d’école grandeur nature l’enjeu de la guerre de l’information qui se livre actuellement à l’échelle mondiale. Le soupçon est décrit comme une présomption, la présomption fait office de preuve, c’est le préjugé qui condamne, il n’est plus alors nécessaire d’apporter la confirmation de ce qui est affirmé, du moment que cela est asséné publiquement et avec conviction : le slogan crée le réel. Tant que l’opinion publique internationale restera sur le mode de l’instantanéité, comme le souhaite manifestement le gouvernement Bush, nous serons à la merci de sa vérité !