Plus vite, plus haut, plus loin, voilà où nous entraîne le culte de la performance. Jusqu’à l’emballement et l’agitation compulsive.

Nous vivons dans un monde qui doit aller vite. Pourquoi? On s’en fout, on doit juste aller vite, de plus en plus vite. Parce que ce qui est rapide a l’air efficace, performant, meilleur. Parce que le plus rapide arrive le premier et gagne la compétition. Parce que nous vivons l’air de la concurrence libre et parfaite, le seul truc parfait que l’Homme n’ait jamais réussi à produire, c’est le règne de l’hypercompétition, l’univers des Winwins. A la limite, peu importe le bien, le mieux, du moment que c’est le plus rapide. C’est l’emballement généralisé et quiconque ne participe pas à l’hystérie générale est un boulet, un poids mort, un looser.

Du coup, nous vivons l’ère du zapping généralisé.

Il faut rebondir, comme une grosse balle pleine de vide, tout le temps, partout. Ne pas s’attarder, ne pas creuser. Foncer. Juste foncer. Et hop, transition!
Notre société vit en état de fébrilité permanente. Et la télé donne le rythme. Celui du vidéo-clip monté à la serpe, de la bande-annonce, sorte de Reader Digest du ciné en devenir. Et pour ceux qui vont trop vite et n’ont le temps de rien voir, il y a le sacro-saint Zapping de Canal+, le condensé de 24 heures de télé en 5 minutes chrono. La télé, c’est l’apologie du vite. On n’a plus le temps. Vite, la suite! Dans quelques instants, la suite de vos programmes… mais si c’est la pub, prévoir un bon quart d’heure.
La télé va vite, elle survole, elle effleure, sauf quand il s’agit de vide. Pour regarder des cobayes de télé-réalité tourner en rond dans une ferme, un studio, une île, on a déjà un peu plus de temps. Et avec l’abonnement ad hoc, on peut même transformer son écran de télévision en aquarium 16/9ème du rien.
Mais quand il s’agit d’écouter un Albert Jacquard mettre en cause le culte de la compétition, vite, vite, on n’a plus le temps. Même chez Maïténa Biraben, dont j’apprécie l’émission et à qui je souhaite de survivre à l’été, je suis toujours vaguement mal à l’aise quand je vois le pauvre invité s’échiner à placer 2 ou 3 phrases entre deux chroniques. A peine le temps de faire la promo du jour et couic, plus de temps.
C’est ainsi que le débat en est réduit à la portion congrue sur le petit écran.
Aussi, quand j’ai appris que France 5, la chaîne décidément pas comme les autres, diffusait une émission de… 7 heures, je me suis dis que forcément, on allait avoir un peu de temps pour se poser.

Je débarque aux alentours de minuit dans Toute la nuit ensemble, juste le temps de voir Cornillac se faire expédier en deux coups de cuillère à pot, mais bon, son temps imparti était écoulé… Je persévère et, comble de la malchance, allez savoir, en 6 minutes, j’ai vu s’enchaîner pas moins de 6 séquences. Les présentateurs se coupaient la parole avec des airs de campagnols pris dans les phares d’une voiture en psalmodiant : "vite, la parole à machin… nous n’avons plus le temps, merci, au revoir". Je suis sûre qu’ils ont du se calmer un peu plus tard, parce que 7 heures à ce rythme, même en plongeant régulièrement sa tronche dans un baril de coke, ce n’est pas humain, ce n’est pas possible. Je voyais pleins de lapins d‘Alice au pays des merveilles qui gesticulaient comme des fous. Hallucinant. Et symptomatique. Comme s’ils étaient tellement conditionnés pour toujours speeder qu’ils ne savaient plus se poser, prendre le temps, s’arrêter, réfléchir.

Les temps des dinosaures et l’emballement du politique

Je dois venir d’une autre planète et d’un autre temps. Du temps où on prenait le temps de bien faire. J’ignore si je serais devenue ce que je suis si je m’étais contentée de voir et d’entendre le monde qui m’entoure, au lieu de regarder et d’écouter, attentivement.

Chi va pianu va sanu e chi va sanu va luntanu.

Celui qui va lentement va sûrement, et celui qui va sûrement va loin.
Proverbe corse qui présuppose que l’on a envie d’aller loin ou que l’on sait vaguement où l’on va.

Speed is beautiful et il n’y a pas de mots assez durs pour stigmatiser ce qui va lentement, comme l’Administration, celle avec un grand A, le Mammouth, le truc à dégraisser. Pourtant, j’ai toujours pensé que la lenteur, l’inertie était une composante essentielle du fonctionnement d’un État, de son administration, la condition incontournable pour éviter l’emballement, prélude aux dérapages. Car quand l’énorme machine administrative devient réellement efficace, c’est rarement dans l’intérêt général. Une administration qui devient efficace parvient alors à coordonner et mettre en oeuvre la déportation et l’élimination de plusieurs millions de personnes, fait la chasse aux opposants, pratique l’épuration, érige des goulags et se transforme elle-même en geôlier de sa propre population. J’ai cru remarquer que toutes les dictatures ont tendance à se caractériser par la grande efficacité de leurs administrations.

Il est bon que la chose publique traîne un peu des pieds, laisse le temps au temps, permette au débat citoyen de s’immiscer dans les affaires de l’État. Je ne pense pas que la démocratie puisse s’exercer correctement dans la précipitation, sans prendre le temps de la réflexion, du recul. C’est pour cela que tout gouvernement qui entend avancer à marche forcée m’est éminemment suspect, quelque soit son discours ou son orientation politique.

La méthode de mise en œuvre de ce plan conciliera l’impératif de dialogue social avec la nécessité d’agir vite. Il y a urgence. Chacun voit que nous ne pouvons pas attendre.[1]

Le chômage nous bouffe depuis plus de 20 ans, nous n’étions plus à une poignée de mois près. Au lieu de déclarer l’état d’urgence et de se précipiter sur des solutions toutes prêtes qui ont la particularité d’avoir toujours prouvé leur totale inefficacité, on aurait pu, au contraire, prendre le temps de l’analyse et de la réflexion, tenter de comprendre ce qui n’a jamais marché et pourquoi, dégager de nouvelles orientations, de nouvelles voies, trouver des nouvelles réponses.
Le choix de gouverner par ordonnances, finalement, ne fait que démontrer que l’urgence ou la précipitation s’oppose à l’exercice posé de la démocratie.

Courrez, courrez, petits lapins, toujours plus vite… Mais pour aller où? Qu’importe, du moment que vous courrez docilement!

Notes

[1] extrait du discours de politique générale de Dominique de Villepin, au sujet de son plan de lutte contre le chômage