Avant-hier, le téléphone m’a sorti de ma sieste. C’était le voisin de ma grand-mère qui m’annonçait que ses volets étaient restés fermés toute la journée.

C’est le genre de coup de fil qui nous tombe dessus comme un coup de massue et nous envoie directement dans la quatrième dimension. On a beau savoir confusément qu’un jour, cela arriverait, quand on est au pied du mur, on réalise soudain qu’on n’est vraiment pas prêt. En fait on ne réalise rien.

Tout de suite, le petit film du scénario du pire a commencé dans ma tête, sans que je puisse y croire vraiment. Ma grand-mère a 93 ans, se porte bien pour son âge. Je lui avais parlé au téléphone la veille. Et je savais qu’elle ne partait pas en vacances, qu’elle était forcément derrière les volets clôts. J’ai pris mon double des clés et nous sommes partis chez elle, toutes affaires cessantes.

Ce qui est nul avec les doubles de clés, c’est que si les originales sont dans la serrure à l’intérieur, elles sont aussi utiles qu’une bougie à molette pour ouvrir la porte. Comme personne ne répondait, je suis allée chez le voisin du début téléphoner aux pompiers.

  • Bonjour, il s’agit d’une personne âgée dont les volets sont restés fermés toute la journée et qui ne répond ni au téléphone, ni à la porte
  • Oui… elle a quel âge?
  • 93 ans. J’ai essayé d’ouvrir la porte avec mon double de clés, mais les siennes sont dans la serrure.
  • Quel âge vous avez dit?
  • 93 ans. Je l’ai eu hier au téléphone, elle allait bien.
  • Oui, quel âge?
  • 93 ans, toujours… vous envoyez quelqu’un?
  • Son âge?
  • 93 ans, toujours!
  • Mais pourquoi vous dites toujours, avec son âge?
  • Parce que je vous l’ai déjà donné 4 fois.
  • Je vous passe le médecin régulateur.

J’ai recommencé à expliquer la situation, en me disant qu’il fallait rester… lucide, ou un truc comme ça. Ne pas paniquer. Ne pas se laisser envahir par l’envie de chialer comme un gosse. Etre adulte, quoi!

  • Vous savez qu’il va falloir casser la porte?
  • Oui!
  • Vous voulez qu’on vous envoie quelqu’un?
  • Oui.

Ma grand-mère vit dans une petite cité HLM, dans un village gascon de 4 ou 5000 habitants. Cela reste suffisamment petit pour que tout le monde connaisse tout le monde. Ma grand-mère a eu plusieurs aides ménagères, je dirais même qu’elle les use, par sa longévité. La première d’entre elles a tissé une relation plutôt forte et suivie avec ma grand-mère. Devenue factrice à la Poste du village, elle relève la boîte aux lettres du quartier, chaque jour, et en profite souvent pour faire un petit coucou à ma grand-mère. Vendredi, à la levée de 16h00, elle remarque que les volets sont toujours fermés. Elle frappe. Pas de réponse. Elle va chez le voisin du dessus pour savoir si ma grand-mère avait des projets de voyage.
Le voisin de ma grand-mère est un retraité qui vit seul, au-dessus de chez elle. Sans être des amis intimes, ils entretiennent depuis des années des relations de bon voisinage : un petit café de temps en temps, un seau d’écrevisses quand il revient de la pêche, des conserves, quand elle en faisait encore. Le voisin a un petit papier que lui a donné ma grand-mère, il y a longtemps : en cas de problème, m’appeler immédiatement. C’est ce qu’il a fait, dès qu’il a constaté à son tour ce qu’il n’avait pas remarqué jusque là.

Les pompiers sont toujours une attraction quand ils arrivent. Il se passe quelque chose. En quelques secondes, tous les voisins sont dehors.

  • On casse la porte?
  • Elles sont costauds, lance un voisin
  • Oui, ça va coûter cher.
  • On passe par le balcon.
  • Le volet va résister…
  • Attendez!!!

C’est une vieille femme qui est sortie. Sur le coup, j’ai vraiment cru qu’elle allait dire que ma grand-mère venait d’ouvrir sa porte.

  • Derrière, derrière : il n’y a pas de volet derrière, et les fenêtres n’ont pas de double vitrage!

Le plus jeune et le plus mince des pompiers est donc passé par la fenêtre des toilettes qu’il a fracassé consciencieusement : la vitre est plus petite, ce sera moins cher à réparer! Je trouve ça bizarre et rassurant que les pompiers pensent aussi à ce genre de petit détail. Je suis les autres dans l’escalier. A ce moment, je suis extrêmement angoissée et soulagée à la fois.
Ma grand-mère a été comme le chat de Schrödinger depuis le moment où j’avais été arrachée à ma sieste, la tête dans le pâté jusqu’à cet instant précis où je franchis enfin le seuil de la porte de son appartement. Je savais qu’elle était chez elle, mais comme pour le chat, tant que personne n’a ouvert la boîte, impossible de savoir si dedans, elle est vivante ou morte. Sauf elle, bien sûr. Je n’ai pas envie d’ouvrir la boîte et de passer de l’hypothèse à la certitude. J’avais encore moins envie d’être seule face à la révélation. C’est pour cela que je suis infiniment contente de la présence des pompiers, de leur procédure bien huilée, des gestes qu’ils exécutent, des ordres brefs qu’ils échangent. Tout est un peu confus, ils sont partout.

  • Elle est là!

Elle est dans la salle de bain, allongée sur le ventre, face contre terre.

  • Elle est consciente!

Rien de pire que le soulagement! La tension nerveuse s’effondre brusquement et on se sent comme une poupée molle. Il faut trouver l’ordonnance des traitements en cours. Appeler le médecin traitant. La voir toute petite, les traits tirés, mais bien vivante après avoir passé 20 heures à plat ventre sur le sol. Choisir l’hôpital. Ramasser les débris de verre. Nettoyer les dégâts, ranger et fermer soigneusement une fois que tout le monde est parti.

En fait, ma grand-mère est juste tombée la veille au soir, en faisant sa toilette. Et elle n’a pas su se relever. C’est tout. Rien de cassé. Des contusions. Mais elle ne savait pas se relever.

Beaucoup de personnes âgées meurent comme ça, seules, sur le sol. Juste parce qu’elles ne savent pas se relever et ne peuvent donc donner l’alerte. Pourtant, il existe des cours permettant aux vieilles personnes d’apprendre à se relever. Ce n’est pas grand chose, mais c’est beaucoup.
Sans son réseau de relations de voisinage, ma grand-mère aurait pu rester comme cela plusieurs jours. Jusqu’à ce que moi ou quelqu’un d’autre l’appelle et s’inquiète. Mais si elle avait su se relever, elle aurait pu appeler son médecin dans les minutes qui suivent et n’aurait pas attendu 20 heures sur le sol que l’on vienne la relever.