Toutes affaires cessantes
Par Agnès Maillard le dimanche 22 mai 2005, 18:21 - Brouhaha - Lien permanent
Avant-hier, le téléphone m'a sorti de ma sieste. C'était le voisin de ma grand-mère qui m'annonçait que ses volets étaient restés fermés toute la journée.
C'est le genre de coup de fil qui nous tombe dessus comme un coup de massue et nous envoie directement dans la quatrième dimension. On a beau savoir confusément qu'un jour, cela arriverait, quand on est au pied du mur, on réalise soudain qu'on n'est vraiment pas prêt. En fait on ne réalise rien.
Tout de suite, le petit film du scénario du pire a commencé dans ma tête,
sans que je puisse y croire vraiment. Ma grand-mère a 93 ans, se porte bien
pour son âge. Je lui avais parlé au téléphone la veille. Et je savais qu'elle
ne partait pas en vacances, qu'elle était forcément derrière les volets
clôts. J'ai pris mon double des clés et nous sommes partis chez elle,
toutes affaires cessantes.
Ce qui est nul avec les doubles de clés, c'est que si les originales sont dans la serrure à l'intérieur, elles sont aussi utiles qu'une bougie à molette pour ouvrir la porte. Comme personne ne répondait, je suis allée chez le voisin du début téléphoner aux pompiers.
- Bonjour, il s'agit d'une personne âgée dont les volets sont restés fermés toute la journée et qui ne répond ni au téléphone, ni à la porte
- Oui... elle a quel âge?
- 93 ans. J'ai essayé d'ouvrir la porte avec mon double de clés, mais les siennes sont dans la serrure.
- Quel âge vous avez dit?
- 93 ans. Je l'ai eu hier au téléphone, elle allait bien.
- Oui, quel âge?
- 93 ans, toujours... vous envoyez quelqu'un?
- Son âge?
- 93 ans, toujours!
- Mais pourquoi vous dites toujours, avec son âge?
- Parce que je vous l'ai déjà donné 4 fois.
- Je vous passe le médecin régulateur.
J'ai recommencé à expliquer la situation, en me disant qu'il fallait rester... lucide, ou un truc comme ça. Ne pas paniquer. Ne pas se laisser envahir par l'envie de chialer comme un gosse. Etre adulte, quoi!
- Vous savez qu'il va falloir casser la porte?
- Oui!
- Vous voulez qu'on vous envoie quelqu'un?
- Oui.
Ma grand-mère vit dans une petite cité HLM, dans un village gascon de 4 ou
5000 habitants. Cele reste suffisamment petit pour que tout le monde connaisse
tout le monde. Ma grand-mère a eu plusieurs aides ménagères, je dirais même
qu'elle les use, par sa longévité. La première d'entre elles a tissé une
relation plutôt forte et suivie avec ma grand-mère. Devenue factrice
à
la Poste du village, elle relève la boîte aux lettres du quartier, chaque jour,
et en profite souvent pour faire un petit coucou à ma grand-mère. Vendredi, à
la levée de 16h00, elle remarque que les volets sont toujours fermés. Elle
frappe. Pas de réponse. Elle va chez le voisin du dessus pour savoir si ma
grand-mère avait des projets de voyage.
Le voisin de ma grand-mère est un retraité qui vit seul, au-dessus de chez
elle. Sans être des amis intimes, ils entretiennent depuis des années des
relations de bon voisinage : un petit café de temps en temps, un seau
d'écrevisses quand il revient de la pêche, des conserves, quand elle en faisait
encore. Le voisin a un petit papier que lui a donné ma grand-mère, il y a
longtemps : en cas de problème, m'appeler immédiatement. C'est ce qu'il a
fait, dès qu'il a constaté à son tour ce qu'il n'avait pas remarqué jusque
là.
Les pompiers sont toujours une attraction quand ils arrivent. Il se passe quelque chose. En quelques secondes, tous les voisins sont dehors.
- On casse la porte?
- Elles sont costauds, lance un voisin
- Oui, ça va coûter cher.
- On passe par le balcon.
- Le volet va résister...
- Attendez!!!
C'est une vieille femme qui est sortie. Sur le coup, j'ai vraiment cru qu'elle allait dire que ma grand-mère venait d'ouvrir sa porte.
- Derrière, derrière : il n'y a pas de volet derrière, et les fenêtres n'ont pas de double vitrage!
Le plus jeune et le plus mince des pompiers est donc passé par la fenêtre
des toilettes qu'il a fracassé consciencieusement : la vitre est plus
petite, ce sera moins cher à réparer! Je trouve ça bizarre et rassurant que les
pompiers pensent aussi à ce genre de petit détail. Je suis les autres dans
l'escalier. A ce moment, je suis extrêmement angoisée et soulagée à la
fois.
Ma grand-mère a été comme le
chat de Schrödinger depuis le moment où j'avais été arrachée à ma sieste,
la tête dans le pâté jusqu'à cet instant précis où je franchis enfin le seuil
de la porte de son appartement. Je savais qu'elle était chez elle, mais comme
pour le chat, tant que personne n'a ouvert la boîte, impossible de savoir si
dedans, elle est vivante ou morte. Sauf elle, bien sûr. Je n'ai pas envie
d'ouvrir la boîte et de passer de l'hypothèse à la certitude. J'avais encore
moins envie d'être seule face à la révélation. C'est pour cela que je suis
infiniment contente de la présence des pompiers, de leur procédure bien huilée,
des gestes qu'ils exécutent, des ordres brefs qu'ils échangent. Tout est un peu
confus, ils sont partout.
- Elle est là!
Elle est dans la salle de bain, allongée sur le ventre, face contre terre.
- Elle est consciente!
Rien de pire que le soulagement! La tension nerveuse s'effondre brusquement et on se sent comme une poupée molle. Il faut trouver l'ordonnance des traitements en cours. Appeler le médecin traitant. La voir toute petite, les traits tirés, mais bien vivante après avoir passé 20 heures à plat ventre sur le sol. Choisir l'hôpital. Ramasser les débris de verre. Nettoyer les dégats, ranger et fermer soigneusement une fois que tout le monde est parti.
En fait, ma grand-mère est juste tombée la veille au soir, en faisant sa toilette. Et elle n'a pas su se relever. C'est tout. Rien de cassé. Des contusions. Mais elle ne savait pas se relever.
Beaucoup de personnes âgées meurent comme ça, seules, sur le sol. Juste
parce qu'elles ne savent pas se relever et ne peuvent donc donner l'alerte.
Pourtant, il existe des cours permettant aux vieilles personnes d'apprendre à se relever. Ce n'est pas grand chose, mais c'est
beaucoup.
Sans son réseau de relations de voisinage, ma grand-mère aurait pu rester comme
cela plusieurs jours. Jusqu'à ce que moi ou quelqu'un d'autre l'appelle et
s'inquiète. Mais si elle avait su se relever, elle aurait pu appeler son
médecin dans les minutes qui suivent et n'aurait pas attendu 20 heures sur le
sol que l'on vienne la relever.





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Commentaires
Que dire ... soulagé par cette "happy end" ... impressionné par l'attention du voisin ! Bon rétablissement à ta grand-mère !
Ouf, quel suspense! bon, faut que j'appelle la mienne, de grand mère...
Courage, ma bichette... Tout va bientôt rentrer dans l'ordre, ta grand-mère est comme toi : une force de la nature !!!
Il existe des systèmes permettant aux personnes agées de pouvoir appeler les secours en cas de problème, sans avoir à se déplacer : c'est une sorte de boutton-sonnette qu'on porte autour du cou, et qui déclenche un appel téléphonique vers les urgences si on appuie dessus. C'est très pratique. Bon, evidemment, il faut toujours l'avoir sur soi, et au début, les personnes agées le laissent souvent sur la table de nuit. Mais dès qu'on a pris l'habitude de s'habiller avec le matin, c'est bon.
Ma grand mère en a un, et ça la rassure (et ça rassure le reste de la famille aussi). Peut-être que tu devrais te renseigner sur les prix de ce type d'objet ?