Un moral d'acier
Par Agnès Maillard le dimanche 13 février 2005, 08:44 - Carnets de chômage - Lien permanent
C'est exactement ce qu'il fallait pour participer au concours d'attaché territorial jusqu'au bout. C'est ce qu'il faut aussi quand au retour, on s'aperçoit que nos sites ont été victimes d'un hacker : maintenant, qu'on a bétonné les failles de sécurité, on pense que Le Monolecte ne sera plus débranchable... non, mais!
- Qu'est-ce que tu veux faire quand tu seras plus grand?
- Attaché territorial!
Mis à part un petit gars de sciences po bien formaté depuis son plus jeune âge par son papa fonctionnaire, je ne pense pas que la carrière d'attaché terrtorial suscite de grandes vocations. Par contre, dans une société où les bac ++ rament autant que les copains, on sent bien qu'il va être difficile de résister à l'appel du concours, à la presqu'assurance d'un job qu'on ne perd pas du jour au lendemain.
Toulouse, mardi 8 février, Parc des expositions, 7h30
Déjà, quand j'ai reçu la convocation, j'ai senti que ça n'allait pas être
coton : parc des expos à Toulouse. 2 heures de route quand tout va bien,
en WE, 3h30 quand tout va mal, heure de pointe en semaine. J'ai dormi dans un
hôtel en banlieue avec une amie gersoise comme moi. Enfin, dormi... j'ai une
nuit blanche dans la gueule et la certitude qu'ils n'ont pas loué une salle au
parc des expos pour rien.
On arrive 30 minutes avant l'heure de convocation, 1h30 avant le début des
hostilités et il y a déjà un monde fou, pire qu'un premier jour des soldes.
Tout le monde est pendu à son cellulaire. On se jauge. On est presque dans
Highlander : il ne peut y en avoir qu'un! Là,
c'est à peine un peu plus, une poignée d'heureux élus sur la multitude. Je note
mentalement que la moyenne d'âge est sensiblement élevée : beaucoup moins
de jeunes diplômés que d'habitude sur ce genre de concours, à moins qu'il y en
ait autant, mais avec un afflux de quadra et quinqua en plus : ça en dit
long sur l'état réel du marché de l'emploi, c'est l'envers du décor statistique
officiel.
Le jour se lève. La nervosité grimpe d'un cran.
Imaginez deux terrains de foot côte à côte. Placez-les dans un immense
hangar. A l'intérieur, disposez des petites tables et des petites chaises avec
la parcimonie spaciale d'un TGV 2ème classe.
Et vous n'avez là qu'un tout petit aperçu de ce que vous ressentez quand vous
entrez dans la "salle" d'examen. Des centaines et des centaines de places,
calculées au millimètre, dans les 1500, et tout ça pour une centaine de postes
au final. Vous savez qu'il ne s'agit pas d'un concours pour évaluer les
capacités à avoir le poste, c'est juste un truc comme la Star Ac' :
on va éliminer!
Les places sont regroupées en bloc, par spécialité. Et chaque bloc a un surveillant : on se croirait dans Stalag 13. J'ai de la chance, je suis petite, je me glisse facilement à ma place : tant pis pour les grands. H - 30 minutes. Un homme parle dans un micro, nous informe de la manière dont nous allons être mangés. Il fait une vanne toutes les 5 phrases : on se croirait à la quinzaine commerciale chez Auchan. Tour d'horizon : il doit manquer 10% des inscrits, toujours ça de gagné!
Premier sujet : composition sur un sujet d'ordre général, 4 heures!
Religions et espace publique
Des religions, un espace publique :
balancer vite fait les idées-clés sur le brouillon, monter un plan, rédiger
l'intro et hop! Se souvenir que le style est l'ennemi du fonctionnaire. Etre
concise (ben oui!)! Gratter vite et ne pas faire de fautes. Je n'écris plus
depuis des lustres à la main. Au bout d'une heure, j'ai les doigts gourds. Et
je suis dyslexique. Régulièrement, j'écris un mot dans le désordre. Je n'y peux
rien. J'ai du blanco. Mais ils nous ont filé du papier bleu, ces mesquins. Du
coup, ça fait plein de tâches blanches : ce n'est pas élégant pour un
rond. Rendez-moi mon putain de traitement de texte!
Je gratte! Loi 1905 de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. 2
conséquences : liberté de culte et laïcité de l'Etat. Ce qui signifie que
les religions peuvent exister librement dans l'espace publique dans la limite
des lois républicaines. Sauf que ce sont les cathos qui dominent : pas un
bled sans son église et calendrier administratif qui s'égrenne au fil des fêtes
cathos. Problème de la visibilité des religions dans l'espace publique. Loi sur
la laïcité qui entend interdire la visibilité religieuse, discriminant de fait
les religions dont les pratiques s'inscrivent dans la visibilité dans l'espace
publique contre celles qui ne s'exercent que dans la sphère privée. Laïque ne
veut pas dire a-religieux...
4 pages. Je conclus que la loi sur la laïcité est une vaste fumisterie du point
de vue républicain. Il est 10h15. Une heure et quart de rédaction. C'est court.
Mais j'ai tout dit. Je sors, en même temps que ceux qui ont jeté l'éponge. Je
vais dormir dans ma voiture, je suis claquée.
12h00, Grande Rue Saint-Michel
C'est là que j'ai vécu lors de ma première année de fac. Comme souvent quand je reviens dans une ville où j'ai vécu, je trouve que ça a mal vieilli. Tout fait plus crade, plus pauvre, dégradé. C'est comme si l'âge d'or était derrière nous. Je trouve un resto indien végétarien : pas question de m'alourdir pour cet aprem', vive les légumes! Vers 13h00, mon amie me rejoint. Elle a cru que j'abandonnais! Plutôt crever! J'y suis, j'y suis reste!
14h30, hangar des examens
Je n'aurais pas du boire du thé chez l'indien : j'ai la vessie comme un
Zeppelin et il y a une queue de magasin d'Etat polonais devant les toilettes!
Tout le monde se dandine en coeur, en avançant à l'allure d'un escargot
arthritique. Une fille se place derrière moi, l'air un peu dubitatif. Je la
regarde et lui lance :
- C'est sûr qu'ici, il faut un moral d'acier!
Et ce n'est pas une vue de l'esprit.
Toutes les dernières lois médico-sociales et sociales placent "l'usager au
coeur des dispositifs."
Qu'en pensez-vous?
Finalement je n'aurais pas du prendre l'option Institutions
sociales. Ceux qui ont choisi économie générale se retrouvent avec un bien
plus inspirant Faut-il avoir peur du déficit budgétaire?
J'ai juste l'écume aux lèvres devant un sujet aussi orienté, indigne du bac,
une sélection qui va clairement s'opérer sur les opinions. J'argumente donc sur
le fait que le sujet est un slogan flou et imprécis, je recadre les dernières
lois qui ont surtout placé les usagers au coeur de la machine à culpabiliser et
à réprimer. Il s'agit d'une question d'opinion. Ils auront donc la mienne, même
si je brûle mes vaisseaux. Fallait pas demander!
Je me demande quand même quelle est la valeur méritocratique d'un concours où
on élimine les gens en fonction de leur opinion. Si l'on voulait
s'assurer que les nouveaux cadres administratifs aient une seule couleur
politique, on ne s'y prendrait pas autrement!
Il est 17H00. Je suis vannée. Je rentre à mon hôtel de banlieue.
Toulouse mercredi 9 février, parc des expositions, 8h15
J'ai passé une étrange soirée de VRP, mais j'ai dormi comme un loir. Je
pense n'être plus dans la course après ce que j'ai dit sur la réforme de la
Sécu et les lois Borloo hier. D'un autre côté, ma piaule était réservée et
payée, j'ai dépensé pas mal d'argent pour être là, autant participer jusqu'au
bout, ne serait-ce que pour voir la tête du dernier sujet.
Ca n'a pas du être la joie, hier. Il manque entre un quart et un tiers des
participants. En repoussant les tables vides, les plus grands se font un peu
plus d'espace vital. Il y a toujours une belle file d'attente aux toilettes
pour femmes : je file chez les hommes. En sortant, je me fais alpaguer par
un conservateur :
- Hé, c'est chez les hommes ici!
- Optimisation des ressources communes!
Spécialité analyste
Il s'agit d'une note de synthèse sur la réorganisation de l'informatique
d'une collectivité locale. J'ai un dossier de 32 pages sur la méthode ITIL,
l'infogérance et les logiciels de gestion de parc.
Ce qu'on veut me faire dire, c'est qu'il faut réorganiser tout le métier en
processus orientés client, externaliser à tour de bras la maintenance
informatique et donc remplacer les informaticiens fonctionnaires (peu
efficaces, non disponibles 24h/24, 7j/7) par des prestataires privés qui sont
tous beaux et tellement pas chers et avec les sous économisés, investir dans
les logiciels de gestion de parc, de prise en main et maintenance à distance,
intégrant les fonctions financières. Tout n'est pas à jeter, mais les
références dithyrambiques sur les joies de l'externalisation vers un prestataire privé ont
tendance à m'agacer un peu. Je pense aux cantines scolaires, lesquels
ont été poussées à fermer les cuisines et virer les cantinières, sous prétexte
que dans le privé, c'est meilleur et c'est moins cher. Résultat :
les cantines scolaires sont devenues les terminaux de chauffe de grands groupes
gastro-alimentaires qui ont fini par augmenter leurs tarifs tout en
proposant de la mal-bouffe à longueur de temps qui favorise l'obésité chez les
gosses[1]. Il ne faut jamais perdre de vue qu'une boite
privée, pour les mêmes mission que le public, doit en plus faire des bénefs. Il
ne s'agit donc en aucun cas d'objectifs et de moyens identiques.
Bref, j'ai été assez nulle sur ce truc. Je me suis même retrouvée à tracer un tableau à la règle... le Moyen Âge, je vous dis!
Rocques, Ikéa, 13h00
Après toutes ces émotions, comme toutes bonnes campagnardes, nous nous
sommes précipitées chez Ikéa pour la fameuse assiette scandinave aux boulettes
de rennes. J'ai acheté 3 conneries bien sympas pour la gosse, pour me faire
pardonner mes 2 jours d'absence et parce que mon bled
me manque.
Retour à la casbah : mes sites sont plantés, je vais attendre jusqu'à
aujourd'hui pour raconter mes pérégrinations toulousaines.
Nous étions 53 inscrits dans ma spécialité pour 3 places. A la fin de l'écrit, nous n'étions plus que 27 survivants.
Résultat le 26 avril pour l'oral.
Notes
[1] Les cantines sont des selfs où les gamins choisissent en priorité des trucs faciles à manger : pizzas, panés, frites, pâtes, gâteaux, bonbecs et sodas. L'idée que l'école peut aussi aider à l'éducation alimentaire des gosses a été totalement abandonnée.





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Commentaires
Il y a quelque chose d'ubuesque dans tout ça. Et dire que c'est la société que nos " élites " veulent nous imposer ! Rien qu'à te lire, ça donne des ailes pour la résistance !
L'orientation évidente des questions montre à quel niveau de très bas étage se trouve la notion de démocratie et d'indépendance par rapport aux idéologies dans l'esprit et la volonté des dirigeants du système...
A pleurer ou hurler !
Salut! J'ai passé également le concours à Marseille...c'est marrant: l'arrivée le matin le hangar ou il fait froid, les feuilles bleues qqu'in blancotte pas...tout ça je l'ai vécu aussi...Perso je remets le couvert lundi avec les IRA...Ah là là...faut-il qu'il soit fort cet appel ce cet hypothétique boulot, de cette "presqu'assurance d'un job qu'on ne perd pas du jour au lendemain" ...
Ton blog est vraiment chouette, par ailleurs!
Tu as été bien courageuse !
Dans une autre non-vie, plus irréelle parfois que les échanges virtueux, j'organise des concours pour aspirants fonctionnaires (d'Etat, mais bon, c'est presque pareil). Merci donc pour votre témognage qui recoupent quelques expériences vécues... de l'autre côté. Courageusement, je ne donne pas mes coordonnées : je n'ai pas envie d'être pris en otage par les visiteurs du Monolecte solidaires d'Agnès.
Notons qu'en l'occurrence, il y a une belle "complicité objective" de la fonction publique (donc de l'Etat) et de ses organisations syndicales sans exception. Le principe même du concours (égalité d'accès) conduit à des modalités d'organisation, et pire vu le nombre d'appelés et d'élus, dans le genre dont témoignent Agnès. En clair, pas davantage les qualifications ou compétences réelles des candidats ne sont véritablement mesurées que l'adéquation à des besoins spécifiques de l'adminstration dans la réalité concrète du boulot.
Relativement aux deux sujets.
Le premier est typique de cette bonne intention un peu gnangnan qu'on rencontre dans les jurys qui proposent les épreuves. Le must étant un truc "en prise sur l'actualité", car "le fonctionnaire n'est pas coupé du monde...". Résultat, loterie sur critères idéologiques. On joue le jeu en connaissant la règle ou on prend ses risques. Maintenant, on peut dire objecter à cette affirmation que les membres des jurys ont des consignes et des grilles de notation (que nous élaborons ensemble) qui sont censées être neutres de ce point de vue : "compte là-dessus et bois de l'eau !"
Le second est plus spécialisé et technique, donc je ne peux juger de sa pertinence. Mais bon, l'informatique sans ordinateur, même pour analyse, ça me fait tout chose...
J'espère avoir remonté le moral d'Agnès, sinon qu'elle me passe un mail. J'essaierai de me faire pardonner.