Le désenchantement du monde est un peu la tarte à la crème des penseurs de l’Occident qui se dit post moderne. Pour ma part, chaque jour, j’ai l’impression de vivre entre Merlin l’Enchanteur et la Fée Morgane.

C’est bien connu, Lourdes ne fait plus recette et une étude attentive de la liste des miraculés reconnus par l’Église nous apprend que plus la médecine progresse, plus le miracle régresse. Le dernier miraculé date de 1987. Et pourtant lors d’un photoreportage dans la ville de tous les pèlerinages, j’ai pu me rendre compte par moi-même que la foi se porte bien, presque aussi bien que les finances des commerçants de pieuseries du coin.
Les premiers pourvoyeurs de miracles contemporains sont bien les médecins, ceux-là mêmes qui ont asséché les bienfaits de la Grotte sacrée. N’importe quel hôpital produit du miracle au kilomètre : faire marcher les paralytiques, rendre la vue aux aveugles, sauver des nourrissons de quelques centaines de grammes, reconstituer sans cesse les victimes de la route qui survivront au choc d’avec un monstre d’acier qui pèse 15 ou 20 fois leur poids, rendre fécondes des femmes monopausées, rendre belles les moches, prolonger la vie, même lorsqu’elle ne vaut plus la peine d’être vécue, évacuer la douleur, soigner l’âme, guérir l’esprit, rendre à la vie ce qui était presque mort… Bien sûr le vrai miracle serait que tout ceci reste accessible à tous, tout le temps, partout, surtout là où on a le plus besoin de miracle, et pas seulement là où il y a de l’argent. Eternels insatisfaits, nous mesurons toujours mieux la valeur de ce que nous avons perdu[1]!

Le monde merveilleux de la publicité

Chaque fois que je regarde la télévision, je découvre souvent avec stupeur à quel point la pensée magique est devenue prégnante dans le fonctionnement même de notre société, soi-disant si rationaliste et désenchantée. Les markéteux sont les rebouteux des temps modernes, il suffit d’écouter leur discours :

  • Mange ceci, tu vas maigrir
  • Mon eau te rend plus belle de l’intérieur
  • Mon onguent Ma crème rend ta peau heureuse
  • Cet elixir d’amour Ce déodorant te permettra d’emballer toutes les femmes qui se jetteront sur toi, éperdues

Mon produit n’est pas un produit, c’est juste la clé du bonheur et de la félicité : fait un voeux, je le réaliserai. Tout bon publicitaire est devenu le génie de la lampe. Pour l’activer, nul besoin de frotter, il suffit de beaucoup de monnaie. Et la télé nous vend sans cesse du bonheur, du bonheur et encore du bonheur, c’en est répugnant, à force, tout ce bonheur dégoulinant et racoleur. On pense que Coca-Cola nous vend une boisson sucrée qui ne désaltère pas et nous plombe les fesses. Mais non, Coca-Cola, c’est juste l’élixir de l’éternelle jeunesse.

On peut penser que j’exagère. Mais personne n’est choqué quand on vend de l’eau qui fait maigrir (Alice au pays des merveilles), des chaussures de sport qui font bondir (comme les bottes de 7 lieux), de la nourriture qui rend plus grand ou plus fort (comme les animistes qui acquièrent les propriétés de l’animal qu’ils mangent) et autres grigris sensés nous rendre plus beaux, plus jeunes plus longtemps, plus heureux, bien sûr. On est tellement heureux de ce que nous achetons aux sorciers, qu’on fonce derrière chez le rebouteux se faire prescrire des poudres de perlimpinpin pour guérir le vague à l’âme[2].

Le temple de l’irrationalité

Notre monde est essentiellement économique. Economic is beautiful. L’économique a toujours raison, parce que l’économie est le fait de personnes raisonnables et le siège de la rationalité moderne!
C’est pour cela que le destin du monde se joue plus sûrement dans les places boursières que dans les palais qui hébergent les représentants des peuples.
La rationalité est avant tout économique. Tout se compte, tout se calcule : "si je vend un produit défectueux, je dois choisir l’attitude la plus rationnelle économiquement, savoir ce qui va me coûter le moins cher : continuer à vendre et laisser mourir les gens, ou changer le produit pour éviter le coût d’un procès?"[3]. Quelle belle chose que la rationalité économique, pure, simple, qui ne s’encombre pas de considérations bassement émotionnelles ou humanisantes! Le monde économique est pur et parfait. Comme la concurrence… Bill Gates le sait très bien. Les acteurs économiques sont des êtres rationnels qui optimisent leur profit en priorité et qui ont, pour ce faire, accès à une information complète, elle aussi parfaite. Le monde économique est tellement bien qu’on se demande parfois pourquoi il y a tous ces fâcheux qui traînent des pieds à y entrer.
L’économie est autogérée par les marchés. Ou plutôt par Le Marché! Il est fort ce Marché, il régule l’ensemble de l’activité humaine planétaire sans jamais se planter, car lui aussi est un modèle pur et parfait. Si un mesquin y met le bordel, hop, Le Marché se rééquilibre aussi sec grâce à La Main Invisible. Haaaa!?! C’est quoi ça? Une sorte de supra entité? Une divinité? Non, non, Le Marché est le siège de la rationalité! Le Marché se régule dans les Bourses où s’échangent et se brassent sans coup férir des quantités colossales de pognon. Les acteurs du Marché sont des types super intelligents qui anticipent les mouvements de valeur. En gros, ils tutoient la Main Invisible. Et sans boule de cristal, ils voient l’avenir pour nous autres pauvres aveugles rétifs aux merveilles de l’économie.
Et oui, si on y réfléchit seulement deux petites minutes, le destin du monde est entre les mains avides de quelques milliers de Madame Irma qui décident qui va bouffer, qui va engraisser et qui va crever, partout sur Terre. Bien sûr, mon pauvre petit esprit étriqué ne peut concevoir la beauté intrinsèque de ce monde magique et inaccessible au commun des mortels, notre Olympe contemporaine, en quelque sorte. Je ne peux qui pinailler misérablement et me railler des nouveaux prophètes.

Oui, tout est magique dans la société matérialiste du XXIème siècle. Même moi, je suis magique, là, en ce moment! Chaque jour, je me connecte à la planète entière. Chaque jour, ou presque, mes petites vannes circulent dans le cybermonde, un endroit qui n’existe pas vraiment, où tout me monde se rencontre et où tout se passe. Chaque matin, quand je lance Trillian et Firefox, je deviens Dieu : je suis virtuellement partout, d’un seul coup, j’ai accès à quasiment la compilation de tous les savoirs humains et je chuchote à l’oreille de mes amis du web simultanément, où qu’ils soient sur le globe. Je parcours les news du monde en quelques clics. Je crée, je partage, j’échange. J’habite dans un bled de 1900 habitants, j’en connais de vue peut-être 200 ou 300 et je parle peut-être à une centaine de personnes sur ce total… dans le courant de l’année. Chaque jour, une centaine de personnes en moyenne viennent lire ce blog qui n’a que 2 mois. Ce qui fait 3 000 personnes par mois, 36 000 par an.
Ce monde est vraiment magique!

Notes

[1] La réforme de la Sécu, vue par les généralistes

[2] Consommation anxiolytiques en France : des chiffres, des idées

[3] Pour ceux qui trouve mon propos outré, ne pas hésiter à lire un précédent billet, la valeur de la vie humaine!