Le 31 décembre dernier, après une petite trêve médiatique, Nicolas Sarkozy figure dans la promotion du Nouvel An de l’Ordre National de la Légion d’Honneur.
Une étape de plus sur sa longue route du pouvoir.

Bien sûr, cette réussite de plus au palmarès de l’infatigable petit homme pressé n’en prendrait que plus de saveur si l’étoile au ruban rouge était épinglée au revers de sa veste par celui-là même qu’il a trahi jadis et dont il brigue ouvertement la place pour dans 2 ans. On pourrait également épiloguer sans fin sur le sens même de cette décoration, initialement prévue pour récompenser les actes de bravoure, puis aujourd’hui destinée à honorer les mérites éminents militaires ou civils, rendus à la Nation. En effet, quand on voit la liste des personnes qui composent la cuvée 2005, on ne peut qu’être dubitatif quant au sens que la Légion d’Honneur peut encore avoir aujourd’hui[1]. Mais trêve de digression! Revenons à l’objet de tous les regards, de tous les éditos et de toutes les passions.

Qu’on aime ou qu’on déteste, qu’on l’encense ou qu’on le voue aux Gémonies, Nicolas Sarkozy, sa vie, son œuvre, son parcours insatiable vers le pouvoir ne laissent pas indifférent. Militant gaulliste dès 19 ans, il entre en politique à 21 ans en intégrant le conseil municipal de sa ville-fief de Neuilly-sur-Seine[2]. Sarkozy monte inexorablement en puissance et en influence jusqu’à son gigantesque coup de poker de 1995, quand il décide de lâcher Chirac pour Balladur. Bien mauvais choix! Balladur se prend les pieds dans le tapis et entraîne dans sa chute et la disgrâce Nicolas le traître que l’on pourrait croire au tapis pour le compte.

Le retour du prince

Comme nous l’apprend la structure Rocky de narration, les gens teigneux et ambitieux ont toujours une longue et éprouvante traversée du désert à accomplir avant de revenir achever leur quête triomphalement. Vu l’ampleur du désastre, on aurait pu s’attendre à une très longue traversée du désert. Mais étrangement, dès 1997, Nicolas revient dans l’arène politique en tant que porte-parole du RPR. Certes, le job n’est pas vraiment gratifiant, il consiste seulement à être la voix de son maître, c’est un petit purgatoire, mais une remise en selle bien rapide tout de même. Mais le grand retour se fera tout de même avec l’arrivée au gouvernement Raffarin I, à un poil du poste de premier ministre. Comment expliquer une telle trajectoire?

Dans un premier temps, on pourrait penser que l’homme providentiel de Nicolas est une évidence, comme Ernest-Antoine Seillières et son frère Guillaume Sarkozy, vice-président du MEDEF. Il n’y a qu’à se remémorer les paroles élogieuses du simili baron à l’égard de Sarko pour se convaincre qu’il a su trouver grâce à ses yeux. Mais finalement, qui mieux que Jacques Chirac pouvait remettre en selle Nicolas Sarkozy?

Mon ami le traître!

Qu’est-ce que le monde politique, si ce n’est qu’un cercle très fermé, un groupe socialement bien homogène de quelques milliers de personnes, un gros village, en somme? Au-delà de la mise en scène médiatique à laquelle les gens du peuple attachent tant d’importance, la réalité de la vie politique est forcément très différente. Il s’agit essentiellement de personnes ayant fréquenté les même lycées d’excellence, les filières prestigieuses (Sciences Po, ENA, Normale sup ou Droit) et qui se croisent sans cesse dans les palais de la République, les restos chics autour de Matignon, l’Elysée, les assemblées.
Le monde politique est forcément un monde d’hyper-compétition, d’alliances opportunistes et de conspirations de palais. Impossible de gravir les échelons sans grimper sur les dépouilles de ceux qui vous barrent la route et aspirent au même destin national. Car les places sont chères dans ce petit monde clos, surtout les plus convoitées, et tout le monde sait aujourd’hui à quelle place songe Nicolas Sarkozy, et pas seulement en se rasant.
Chirac sait! Chirac est arrivé! Lui aussi a du faire les ménages de la République, choisir ses maîtres et ses alliances. Il connait le prix de la victoire, il a même du trahir, en son temps[3], mais il avait su miser sur le bon cheval! Il est donc illusoire de penser que des intrigues de couloirs puissent influer réellement sur des décisions politiques. Chirac a probablement compris en 1995 que Juppé a beau être le meilleur d’entre eux, même relooké par un troupeau de markéteux, il ne sera jamais assez populaire pour passer l’étape ultime, le vote de ce peuple que l’on méprise en temps normal et que l’on flatte à l’heure des échéances électorales. Et Sarko, cette graine de Chirac, a profité de sa mise à l’écart pour bûcher l’art du marketing politique et devenir totalement maître de son image.

Qui mieux que Nicolas sait vendre Sarkozy?

Depuis son arrivée au gouvernement Raffarin I, Sarko soigne son image, il devient rapidement le chouchou des médias, il n’a pas meilleur attaché de presse que lui-même. Effets d’annonce, petites déclarations qui font mouche, mises en scène, Nicolas Sarkozy donne aux médias ce dont ils ont besoin et ils le lui rendent bien. De cet échange fécond nait l’image d’un petit homme travailleur, déterminé, efficace, omniprésent, un meneur d’homme, un homme de terrain, un bon présidentiable en somme. Il séduit le peuple de gauche comme de droite, il efface des esprits Nicolas l’ambitieux, Nicolas l’ultra-libéral et surtout Nicolas le traître.[4]
Il est toujours amusant d’entendre ses nombreux admirateurs vilipender des hommes politiques comme Noël Mamère, sous prétexte qu’ils utilisent les médias pour faire parler d’eux, alors que le maître à ce jeu-là est Nicolas Sarkozy. Il maîtrise suffisamment le jeu médiatique pour que la manipulation ne se voit plus. Il a profité de son exposition médiatique pour se construire l’image dont il avait besoin pour conquérir la dernière marche avant son objectif ultime : la tête de la machine de guerre qu’est l’UMP, un parti politique au service de sa seule ambition.

Car il ne faut pas s’y tromper, Sarkozy, comme la grande majorité de ses petits camarades de jeu ne pédale que pour lui-même, ne sert que son ambition. L’idéologie, le parti, les alliances, ne sont que des moyens pour accéder au pouvoir. Qu’importe ce que fait ou pense l’homme. Ce qui compte c’est image qu’il donne de lui-même et que cette image soit à même de séduire les Français à la prochaine échéance électorale.

C’est bien à tout cela qu’il faudra penser dans 2 ans, au moment de nous doter d’un nouveau président!

Notes

[1] Des hommes politiques, des capitaines d’industrie, des hauts fonctionnaires, des acteurs et quelques écrivains : voici le panorama des gens que l’on distinguent, des méritants… où sont donc les actes de bravoure, les petites gens de bonne volonté, les petits soldats du quotidien? Pas une association, pas un humanitaire, pas un soignant… Instructive, cette liste, en fait!

[2] Il devient maire de Neuilly en 1983, à 26 ans, le bougre, en même temps que conseiller régional d’Ile-de-France. En 1986, il devient vice-président du conseil général des Hauts-de-Seine, département le plus riche de France, lui-même fief d’un certain Charles Pasqua. Sarko ne quittera ses mandats locaux sur lesquels s’adosse sa carrière qu’en 2002, lorsqu’il rejoint le gouvernement Raffarin I.

[3] à la mort de Pompidou, il choisit de lâcher Chaban-Delmas pour Messmer, puis Giscard d’Estaing.

[4] Ce qui est captivant dans cette trajectoire de conquête du pouvoir, c’est que le paraître prend nettement le pas sur l’être ou sur les actions concrètes. Sarko s’est présenté comme le garant de la sécurité de tous les Français au ministère de l’intérieur, il a arpenté les commissariats de France et de Navarre, mais au final, son action n’a pas eu, à terme, beaucoup de retombées concrètes. Idem aux finances, où il n’a pas eu à défendre son budget et c’est plutôt une bonne chose pour lui. Concrètement, Sarko a fait parler de lui, a brassé beaucoup d’air et c’est tout. Ce qui compte c’est l’impression d’activité et d’action, de réussite que gardent les gens de son passage au gouvernement.