Affiche américaineSur la forme, rien à dire. La photo est particulièrement bien soignée, la lumière est magnifique. Certains esprits chagrins diront que c'est aujourd'hui le minimum pour un film ayant vocation à être un blockbuster, mais j'aime le bon boulot des directeurs photo et il convient de signaler celui-ci.
Casting de bonne tenue. Si on peine à reconnaître sous la tignasse et les croûtes de Jésus l'excellent James Caviezel, sidérant dans La ligne rouge de Terrence Malick, on ne peut qu'approuver le choix de Monica Belluci dans le rôle de Marie-Madeleine[1].
En fait, des apôtres aux soldats romains, en passant par les prêtres, la foule et la magnifique Marie, les différents acteurs sont bien choisis, totalement en harmonie avec le ton du film.

Un film ultra violent?

L'un des principaux reproches fait à Gibson, c'est l'ultra violence de son film. Effectivement, La Passion du Christ n'est pas un film familial. Loin des images d'Epinal et des livres de catéchisme, Gibson raconte la Passion du Christ en monochrome rouge sang. Du mont des Oliviers jusqu'au sommet du Golgotha, c'est la foire aux bourre-pifs, un martyr continu, de la torture, en veux-tu, en voilà et de la boucherie à tous les étages. Dès l'arrestation, Jésus se retrouve avec un cocard géant qui lui obstrue l'oeil droit, tandis que du gauche il continuera à darder un regard intense et injecté de sang sur ses dernières heures qui ont du lui sembler bien longues. Ca tourne carrément au steak tartare à la scène de la flagellation, et à partir de là l'hémoglobine coulera à flot.

Mel Gibson en fait-il trop dans le côté viande?

  • D'un point de vue historique, il est tout à fait pertinent de penser que ni les soldats romains, ni les prêtres juifs n'ont eu de bonnes raisons de prendre des gants avec Jésus. Les tortures qui lui sont infligées pendant sa passion sont dans le film telles que décrites dans les Evangiles. L'être humain a toujours été un expert dans l'art de faire souffrir ses congénères et ce film le souligne. Mel Gibson, en choisissant de tourner dans les langues d'époque (araméen, hébreux et latin), prend le parti de coller le plus possible à ce qui pouvait être la réalité, loin de la légende et de l'imagerie pieuse. Il tend au docu-fiction et il est donc logique qu'il reconstitue le chemin de croix du Christ dans toute son horreur.
  • Un film, c'est un choix artistique, un point de vue. En ce sens, le parti pris de Gibson de montrer l'extrême violence, l'absolue souffrance des dernières heures du Christ se justifie. Le récit fait de récurrents allers-retours entre le présent de Jésus (sa souffrance) et son passé. Chaque flashback permet de comprendre que Jésus ne subit pas son chemin de croix, mais bien qu'il l'a prévu, qu'il a donc fait le choix de se sacrifier, avec un seul but : racheter les péchés des hommes. Il est impossible d'appréhender le film de Gibson en occultant l'aspect sacrificiel du choix de Jésus. A partir de là, on comprend bien qu'il ne pouvait racheter nos nombreux péchés par une simple promenade de santé : fallait qu'il en chie, mais qu'il en chie vraiment!

Un film antisémite?

Le gros de la polémique tournait autour de l'idée que Mel Gibson est un extrémiste catholique et qu'il surfe avec complaisance sur un antisémitisme religieux[2]. Certes, le portrait que fait Gibson des prêtres juifs et de la foule qui se repaissent de la mise à mort du Nazaréen, ce portrait-là n'est pas des plus flatteurs. Effectivement, Ponce Pilate passe pour un pauvre gars un peu dépassé par les évènements, il en est presque sympa, le bougre.
Mais cela est conforme aux Evangiles, où il est bien spécifié que ce sont les prêtres du temple de Jérusalem qui complotent contre le jeune rabbin, dont la renommée commence salement à leur faire de l'ombre. Il est assez bien montré comment les prêtres conservateurs paient des hommes de main pour qu'ils noyautent la foule et lui fasse réclamer la tête de Jésus plutôt que celle du serial killer Barrabas. Et cette foule mauvaise, qui s'excite à la vue du sang est plus universelle que juive : c'est la même qui va voir les exécutions en place de Grève, c'est la même qui jette des canettes de bières dans les stades de foot. La foule n'a pas d'âme, n'a pas de religion, de nationalité, c'est une entité quasi monstrueuse dont l'intelligence collective est inversement proportionnelle au nombre de personnes qui la compose!
En fait, taxer Gibson d'antisémitisme revient à dire que les Evangiles et donc la religion chrétienne qui se fonde dessus sont également d'essence antisémite[3] .
C'est aussi faire l'impasse sur un aspect du film qui, lui, a fort peu été discuté, son aspect compassionnel.

Parce que si les soldats romains avinés prennent du plaisir à torturer Jésus, si les prêtres et la foule manipulée désirent la tête de Jésus, les femmes sont présentées comme la grande figure compassionnelle du film. Marie, bien sûr, qui suit, l'oeil exorbité, le long calvaire de son fils[4] et ce jusqu'à l'issue fatale. Marie-Madeleine, qui soutient sa presque belle-mère. De très nombreuses femmes, le long du chemin de croix, qui pleurent la souffrance de Jésus. La femme de Ponce Pilate, ajout de Mel Gibson, peut-être pour souligner la grande solidarité de celles qui sont mères envers celle qui est en train de perdre son fils. Mais la compassion habite aussi de nombreux autres personnages, comme le passant réquisitionné pour aider jésus à porter sa croix et qui finit par s'émouvoir de sa souffrance, ou même des soldats romains, qui finissent par douter et le légendaire larron, sur sa croix, qui obtient in extremis un billet pour le paradis.

En fait, à peu de choses près[5], Mel Gibson colle au récit évangélique tout en le dépouillant pour ne retenir que l'extrême violence des dernières heures de Jésus. Car cela sert son propos : montrer la qualité exceptionnelle du sacrifice de Jésus, montrer la beauté du choix par l'horreur des faits.

Finalement, c'est un film de bonne facture, pas un chef d'oeuvre non plus, le témoignage d'un homme qui a une foi de charbonnier, ce que des athées comme moi peuvent parfaitement appréhender dans cette oeuvre.

Notes

[1] Si la vraie avait été si belle, on se demande si Jésus aurait quand même choisi le prêche et la crucifiction, intéressante question que s'était d'ailleurs déjà posé Martin Scorcese en son temps et qui lui avait vallu une bonne volée de bois vert de la part de ceux-là même qui ont voulu se faire la peau de Gibson!

[2] qui serait donc de l'antijudaïsme, ce qui n'est pas tout à fait la même chose, mais en ces temps radicalisés, les esprits échauffés ne s'arrêtent plus à ce genre de subtilités sémantiques!

[3] Il est certain que la jeune Eglise chrétienne, en concurrence avec la religion mère judaïque a joué la carte de l'antijudaïsme pour se démarquer et se séculariser. Voir De la judéophobie à l'antisémitisme, réalités historiques et représentations sociales!

[4] Il y a un très bel aller-retour entre Marie qui vient épauler son fils qui marque un arrêt pendant son chemin de croix et une scène très tendre où la même mère va ramasser et consoler son tout jeune fils qui est tombé en jouant : la quintessence de la madre.

[5] Comme l'énervante et inutile figure androgyne du démon qui suit les évènements tragiques d'un oeil gourmand