N’est pas qu’un très délirant et amusant direct-to-video de Farrugia avec la complicité des Robins des Bois mâles, c’est aussi ce qui peut arriver dans votre école maternelle.

Les parents des amis de ma fille ne sont pas forcément mes amis. C’est là la difficile équation à laquelle sont confrontés tous les jeunes parents. D’un autre côté, il y a encore plus subi que les parents d’élèves : les instits’. On tombe bien… ou pas.
Cette année, pour la petite section, nous sommes très bien tombés, avec une femme d’expérience, extrêmement à l’écoute des tous petits. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde.

Compétition précoce

Mercredi dernier, c’était le goûter d’anniversaire de la fille d’une amie. Comme cela tombe le même jour que pour la mienne, on a fait double anniversaire chez elle. Ce que j’ignorais, c’est que mon amie avait invité des amis de son fils aîné de 4 ans. Bref, tout se passe comme souvent lorsqu’on lâche une meute d’enfant dans une maison en hiver : ça braille, ça couine, ça rigole, ça pleure, tout cela plus ou moins en même temps. Et pendant que la tempête infantile se déchaîne autour de nous, les mères se racontent des histoires de mères en sirotant stoïquement leur thé pendant que la chair de leur chair pousse des hurlements à fendre un chêne tricentenaire en deux.

Entre autres misères et grandeur de la vie de parent, le sujet du jour était l’instit’ de moyenne section qui sévissait dans la classe du garçon de 4 ans.
Celui-ci a décidé de noter le travail des bambins. Ce sont les mots "notes" et "travail" qui m’ont fait écouter cette conversation (en général, je prend des photos ou je joue avec les nains). Parce que pour moi, de tels concepts sont totalement incongrus lorsque l’on parle d’enfants de maternelle. On peut parler d’activités, à la limite, d’éveil, mais vouloir transformer le gribouillage joyeux d’un jeune enfant en "travail" à évaluer m’a littéralement tétanisée.

Non seulement les gosses sont notés, mais pour ce faire, le jeune prof moderne a choisi des smilies! Car quoi de plus parlant pour un gosse qu’un smiley, cette sorte de Toto qui peut exprimer une large palette de sentiments, de la joie la plus exubérante aux plus noirs desseins? Toujours est-il qu’à 4 ans, voilà le fils de mon amie obligé de se coltiner la corvée du carnet de notes. Surtout que ses smilies à lui, ils font tous la gueule, très franchement. Ce qui n’est pas très encourageant pour le gosse, déjà, mais qui a le don de traumatiser les parents en plus.

"Ne maîtrise que la propreté"

C’est là toute l’appréciation de ce stakhanoviste du nain sur un petit bonhomme de 4 ans à peine.
Petit bonhomme que j’ai vu jouer à la grue télécommandée, soit un exercice de déplacement dans l’espace en 3 dimensions : rotation de la grue, déplacement latéral du chariot de chargement, montée et descente de la charge. Le tout parfaitement positionné et maîtrisé, alors qu’il s’agit d’une séquence d’opérations complexes. Ce gosse va bien. Il est plutôt calme et réfléchi, mais il va bien.

Et voilà que par la grâce d’un jugement expéditif, il se trouve relégué en position d’échec. Echec qu’il ressent quand il voit les smilies déprimés, tels les plus vachards des Ulysses de Télérama. Echec déjà en voie d’intériorisation par les parents :

"Quand j’ai vu ça, j’ai eu un gros coup de blues, j’en n’ai pas dormi de la nuit. Du coup, je n’arrête pas de penser que mon fils est en retard. Mais ce n’est pas de sa faute, il est de fin décembre, c’est le plus jeune de sa classe, c’est normal qu’il ait du mal à suivre!
Je ne sais pas quoi faire!"

Sauf que le gosse n’est pas en retard, il a son rythme propre, ses terrains de prédilection, ses préférences, ses jeux préférés et ceux qu’il aime moins, des facultés qu’il développe et d’autres qu’il laisse de côté en attendant d’avoir envie de les explorer. Un jeune gosse, quoi!

"Et moi, la mienne, c’est pareil. Mauvais partout. Déjà qu’avec son frère ça ne va pas depuis qu’il a 4 ans. J’ai peur qu’elle aussi soit dyslexique. Je pense que je vais aller chez un orthophoniste."

Il faut dire que le grand frère en question a 13 ans et qu’après 9 ans d’orthophoniste, il est en échec scolaire total, ne maîtrise correctement ni la lecture, ni les maths, ni l’écriture, ni l’expression orale. Je ne dis pas que la détection précoce d’enfants dyslexiques est une mauvaise chose, mais pour le coup, s’il s’agissait de ma fille, j’aurais eu des réserves sur l’efficacité du praticien bien avant d’en arriver à l’adolescence. D’autant plus que je suis moi-même dyslexique… comme quoi, cela ne conduit pas forcément à l’échec scolaire. C’est plus difficile, mais pas impossible à surmonter.

Déterminisme social

Par contre, sur les vertus éducatives d’une mise à l’index précoce des gamins désignés comme faibles, lents, ou inadaptés, j’ai comme de sérieux doutes. Je vois surtout que cela détermine leur parcours scolaire aussi sûrement qu’un tatouage sur le front. Déjà, j’ai le sentiment que le regard des parents a changé. Celui qui était le petit Mozart de service[1] n’est plus regardé exactement de la même façon et l’admiration chauvine fait lentement place à l’inquiétude et peut-être, plus tard, la résignation.
Modifier de la sorte la perception qu’a un parent de son si jeune enfant, c’est pratiquement graver dans le marbre un destin scolaire pénible, l’école devenant peu à peu le lieu de l’échec et de l’humiliation, là où il ne devrait y avoir que la joie d’être avec ses pairs et la soif d’apprendre toujours plus.

Bien sûr, les gosses sont ainsi plus au fait de ce qui les attend, à savoir le monde de l’hyper-compétition où il n’y a plus de place que pour les meilleurs des meilleurs, ceux qui auront accès aux meilleurs savoirs, dispensés par les meilleurs pédagogues, ce qui ouvre la voie royale des meilleures filières, marche-pieds des bonnes carrières.
Quant aux autres, on leur concocte déjà le tronc commun de savoir, le formatage du bon employé efficace et obéissant. On leur épargne la pollution inutile des arts et des lettres, des récits historiques ou de l’exercice désastreux de l’esprit critique. Comme il y a quelques siècles, on distinguait la nourriture des pauvres, grossière et roborative de celle des puissants, raffinée et délicate, tant les estomacs rustiques de la plèbe ne pouvaient supporter les mets trop élaborés et précieux.

A quand le RMI scolaire? Déterminé dès l’échographie du troisième mois?

Notes

[1] Tous les gamins sont des petits génies aux yeux de leurs parents. A les croire, ils ont tous pondu Einstein, ce qui est d’autant plus énervant à entendre à longueur de conversation que vous savez pertinemment que c’est à vous et à vous seul qu’a échu un tel honneur ;-D